Image/jour #2 /// deux génies

Photographie Stewen Corvez – « Une image et le jour »

 

– Des pierres, des murs, jamais personne, toujours seul au milieu de rien, et l’ennui qui me pèse comme la neige sur la colline. Depuis que le dernier visiteur est venu je crois que cent années se sont écoulées. Je dors la plupart du temps, les fleurs en bouton ne font pas autrement. Mais parfois l’insomnie me prend et je tourne en rond dans cette tour où rien ne se passe jamais.

– Tu n’es pas seul. Moi aussi je regarde les années passer, moi aussi je rêve enfermé, moi aussi je me réveille parfois avec l’envie de quitter ce lieu. Je partage ton ennui. Je suis le génie de la lampe, celle qui est posée à côté de ton briquet. Le magicien qui nous a laissés là m’a défendu de te parler, mais faut-il lui obéir encore ? Cela fait au moins sept fois cent ans qu’il nous a abandonnés. Il m’a dit d’accorder trois vœux à qui me frotterait. A mon avis c’était une erreur de nous mettre côte à côte. Les rares personnes qui s’aventurent ici tentent de gratter ton briquet, mais qui frotte encore les lampes ?

– Bienvenue alors, voisin. Si quelqu’un vient jusqu’ici et ne te voit pas, je lui suggérerai de frotter ta lampe. Tu seras moins seul.

– Je te remercie. Dis moi, toi qui as plus souvent que moi exaucé des vœux, tu pourrais peut-être m’aider à comprendre ce rêve que j’ai fait plusieurs fois. Un homme se voyait offrir trois vœux. Au premier vœu, il partait comme il était venu, ni plus grand ni plus riche. Il revenait quelques temps plus tard faire un second vœu, et repartait de nouveau comme il était venu, mais plus malheureux qu’avant. Il revenait une dernière fois, s’en allait et ne reparaissait plus.

– Hélas. Ce n’était pas un rêve. Pour mon malheur, les hommes qui sont arrivées jusqu’à cette tour et qui ont frotté le briquet m’ont tous demandé la même chose. En premier vœu, ils demandaient l’immortalité. Au bout de quelques temps ils revenaient pour demander à redevenir mortels. Et en troisième vœu ils demandaient à oublier qu’ils avaient été immortels, car cela les rendait trop triste.

– Quand à moi, le seul homme que j’ai rencontré s’était perdu dans une tempête de neige avec son troupeau de moutons. C’était un gros fermier qui jurait comme un porc. Il m’a frôlé par mégarde. Pendant que je lui demandais quel était son premier vœu, il a frappé sa fille parce qu’elle n’avait pas encore fait chauffer son souper, puis il a battu son chien jusqu’au sang. Il m’a dit qu’il souhaitait, jusqu’à la fin de ses jours, ne plus jamais avoir besoin de s’inquiéter du lieu où il allait dormir et de ce qu’il allait manger. J’ai exaucé son vœu : aussitôt, il s’est rouvé transporté dans une prison où il est encore aujourd’hui, s’il n’est pas mort.

– S’il sort un jour de sa prison, crois tu qu’il osera revenir te voir pour réclamer un second vœu ?

– Je ne sais pas. Qui vient ici de toutes façons? Les collines sont couvertes de neige la moitié de l’année. Les rivières charrient une boue fétide. Le soleil ne perce jamais…

– Entends-tu ?

Un homme entre. Il porte une vieille paire de baskets, un sac à dos, un sweat-shirt en guise de manteau. Il a visiblement froid et est exténué. Il s’approche du briquet et cherche à allumer une cigarette.

– Bonjour, voyageur. Je suis le génie du briquet. Tu as droit à trois vœux. Que souhaites-tu en premier lieu ?

– Je souhaite un manteau sur mon dos.

– Soit. Quel est ton second vœu ?

– Je souhaite une paire de chaussures solides et chaudes.

– Soit. Quel est ton troisième vœu ?

– Je souhaite savoir si ma femme et mon fils que j’ai laissés avec mon beau-frère dans la ville en guerre sont toujours vivants.

– Ils vivent. Jeune homme, tu as fait trois vœux. Saches que la lampe qui est posé là est elle aussi magique, et qu’il te suffit de la frotter pour faire apparaître un génie qui te proposera à son tour trois vœux.

L’homme se dirige vers la lampe.

– Bonjour, voyageur. Je suis le génie de la lampe. Tu as droit à trois vœux. Que souhaites-tu en premier lieu ?

– Je voudrais parler la langue de ce pays.

– Soit. Quel est ton second vœu ?

– Je voudrais un feu pour me réchauffer cette nuit.

– Soit. Quel est ton troisième vœu ?

– Je souhaite connaître l’adresse de quelqu’un qui pourra m’accueillir et m’aider dans la ville où je vais.

– Le boulanger cherche un apprenti. Jeune homme, tu as fait trois vœux.

L’homme s’approche du feu.

– Je vous remercie, génies.

Il sort un morceau de pain de son sac et le mange.

– La route m’a fatigué. A présent je vais dormir.

Une image et le jour

La catégorie « pas tout seul » regroupe des projet à plusieurs voix. J’y ai commencé une « semaine contrainte » qui se poursuivra à son rythme, j’y ajoute à présent un nouveau projet pour lequel Stewen Corvez  — un talentueux photographe (allez voir ici: https://www.stewencorvez.com/ et là aussi ) et l’auteur d’une oeuvre littéraire fascinante et foisonnante (voir ici: https://www.defilmince.com ) —  a généreusement accepté d’être le générateur de support à fiction!

Je lui suis infiniment reconnaissante de s’être prêté au jeu et je suis très heureuse d’amorcer aujourd’hui ce projet à deux voix intitulé « Une image et le jour ».

L’écriture se fera donc au rythme des propositions photographiques de Stewen. Le premier jour paraîtra aujourd’hui, ensuite nous poursuivrons sur un rythme régulier, jusqu’à épuisement de l’énergie des protagonistes.

Derrière chaque texte, vous sentirez la lumière d’un tiers qui vibre pour moi dans un sens proche de la photo. Ce tiers (poème, musique, ou autre) reste mon secret. Ou pas. Et je me donnerai parfois une contrainte d’écriture, annoncée ou pas. On écrira des textes courts, pour empêcher les journées de trop rétrécir.

Avec ça, on devrait passer l’hiver.

Vie active

dans ma tête c’est un petit pois

connaisseuse de tout

spécialiste de rien du tout

 

j’ai travaillé dur

je n’ai pas compté mes heures

j’ai donné

j’ai coupé des ongles

j’ai eu un enfant

mon enfant était malade

j’ai eu deux enfants

mon enfant n’était pas né

j’ai eu trois enfants

mon enfant ne grandissait plus

 

j’ai travaillé dur

j’ai changé de travail

j’ai nettoyé des bureaux

j’ai dessiné des plans

j’ai répondu au téléphone pendant quarante ans

debout

j’ai été seconde responsable

sur un poste fusible à haute responsabilité

fusillée

j’ai tenu mes engagements

coupé des cheveux

travaillé le dimanche

travaillé le samedi

pour mes enfants

 

j’ai fui la guerre

j’ai quitté mon métier

j’ai suturé des artères

j’ai lavé des chemises

souri à la clientèle

tenu la caisse

tenu la boutique

 

j’ai été dynamique

j’ai été en retard

j’ai eu la vocation

j’en ai eu assez

j’ai menti sur mon âge

j’ai monté une affaire

j’ai renoncé à mon métier

 

j’ai appris

à dire

non

 

je n’ai rien appris

je n’ai pas vu mes enfants

grandir

j’ai changé de métier

 

j’ai été remerciée juste avant ma retraite

que je ne toucherai pas

j’ai négocié mon départ

j’ai fait un burn-out

c’est mon dos qui m’empêche

de travailler comme avant

 

j’ai appris à

positiver

 

j’ai lavé des verres

parlé anglais

parlé polonais

parlé espagnol

parlé russe

parlé ukrainien

parlé swahili

parlé français

managé une équipe

j’ai adoré mener mon projet à bien

 

j’ai abandonné

 

j’ai souffert que mes compétences ne soient pas valorisées

je n’ai pas les diplômes

je n’ai pas les diplômes correspondant à mon expérience

on m’a fait confiance

j’ai trouvé un tuto sur internet

j’ai fait un benchmark

je me suis adressée à la chambre des métiers

 

je n’ai jamais rien compris à l’informatique

j’ai commencé une licence d’anglais mais je voudrais être céramiste

je voulais être policière

je veux être agente immobilière

le prêt à porter de luxe

c’est usant

 

je veux être conseillère pôle emploi

 

j’ai un rendez-vous

on ne répond pas à mes lettres de motivation parce que je n’ai pas de licence

je n’ai qu’un bac +2

je n’ai pas le bac

j’ai fait HEC et je vous

emmerde

je n’en

peux plus

 

je veux travailler en équipe

j’aspire vivement à rejoindre votre entreprise au

sein de laquelle je pourrai investir pleinement mes

compétences multiples et ma faculté d’adaptation

dans un domaine compétitif et rémunérateur

pour mes enfants

Les écrits qui portent

Longtemps j’ai lu sans discernement et comme on fuit le jour. Puis on m’a donné de la lumière.

J’ai croisé les mots d’auteurs qui faisaient surgir en moi l’envie d’écrire. De ceux qui t’invitent à faire avec eux le voyage d’hiver. De ceux dont les mots ne ferment jamais de portes mais ouvrent toujours un peu plus loin le champs des possibles.

Enfant, j’avais une perception très naïve et simple du rapport que j’entretenais avec les livres que je lisais. Lire, c’était comme jouer d’un instrument de musique. Avec le recul, ce n’est pas toujours vrai. Selon les auteurs, on se retrouve parfois uniquement dans la position d’une personne qui écoute, embarqués dans un dispositif où notre intelligence et notre sensibilité ne sont pas réellement actives mais plutôt passives. Et c’est là ce qui différencie définitivement les « vrais », les « beaux » livres des moins beaux: ils nous offrent le plaisir du jeu, ils nous font grandir, ils nous aiguillonnent et nous glissent le stylo à la main.

Pérec, Queneau, Prévert, Cortazar, Boris Vian, Borges, Pessoa, Michaux, Soupaut, Char… la liste est impossible, elle s’allongerait toujours plus loin si on allait chercher dans le passé, et en mêlant tous les genres, le théâtre aussi: Büchner, Brecht, Novarina. Je parle ici de ces auteurs car je veux les remercier; remercier aussi toutes les plumes d’aujourd’hui qui écrivent des mots à changer le monde, des mots à faire mûrir les fruits, des mots qui libèrent et qui portent.

Journal cabane #2 – Construire

Construire

Les travaux se feront de nuit, c’est pour mieux voir l’étincelle.

B. dit que le matin, ce sera comme une apparition. Quelque chose d’onirique. Je viens une partie de la nuit pour voir l’apparition apparaître. On arrive après la levée des poutres et leur fixation aux arbres à grands renforts de cordes. Un immense cadre de bois pend là-haut à 3 ou 4 mètres du sol. Deux personnes évoluent dessus, pratiquement pas sécurisées. J’ai envie de monter, moi aussi. Je profite d’un moment d’inattention générale et je grimpe entre deux troncs, juste assez haut pour toucher de la main la poutre. 

Cette nuit là, il s’est passé quelque chose de joyeux et inédit qui s’est posé dans les arbres. On ne sait pas encore très bien quoi. Mais il y a quelque chose de posé sur les branches. C’est le début d’une apparition.

Après je m’éloigne quelques jours et quand je reviens le cadre est stabilisé, des piliers sont ajoutés. La chose devient solide. 

Une autre nuit on pose un plancher. On hisse, on porte des poutre et des plaques. L’échelle ploie, elle se redresse. On la déplace au fur et à mesure qu’on avance. En haut la visseuse grince. Quand il y a 4 plaques par 3, on monte tous. On est comme dans un nid, il y a des branches au dessus de nous très haut sur le fond du ciel. On se sent très légers. 

Ensuite c’est aussi le jour. Quand on passe en bas dans la rue, on entend les scies, les visseuses. C’est une course contre la montre en en même temps pas du tout. C’est une course avec l’été, avec les oiseaux. C’est une course avec le temps qu’il fait. Parfois, il pleut.

Des plaques venues toutes entières du précédent Vaisseau – les mains et les dos se rappellent encore comment elles ont été dévissées, portées, déplacées, rapportées – sont hissées avec un treuil électrique et viennent se poser pour faire les murs de la cabane. Une partie des vis a déjà servi trois fois. Récupérées. Détournées, vissées, revissées, ramassées, dévissées, tombées, emportées, récupérées. Au début, il manque des plaques pour terminer le sol, alors longtemps il reste un trou, quelque part au milieu. C’est par là qu’on monte à l’échelle. C’est par là qu’on pourrait tomber. Il y a aussi un escabeau ridicule qui se casse la gueule quand on essaye de monter dessus. Memento mori. 

Une fois la structure du premier niveau bien posée, les piliers sécurisés, les contrevents fixés, on peut monter sur le toit si l’on ose tenir en équilibre sur les poutres. C’est le futur second niveau. Il y a vue sur l’horizon, c’est à dire quelques lumières, de la fumée, du vert, du gris, du bleu. Le soir tombe déjà. Et c’est peut-être déjà le dixième soir depuis l’apparition. Les branches continuent à flotter au dessus. On aimerait jeter une corde en l’air et s’y hisser. Les perruches passent à heure fixe. Les chouettes viennent inspecter les lieux à la nuit tombée. Bientôt il y aura une mezzanine, un filet, un escalier intérieur, un petit balcon où se poser. Bientôt il y aura une passerelle qui montera vers le poste de vigie installé dans la cime du gros arbre. Bientôt une rivière coulera à l’emplacement où était jadis la rue des Chênes. Bientôt on construira le cinquième niveau du Vaisseau qui ressemblera de plus en plus à un phare.

 

Ramasser

Sur le terrain on trouve encore: une crèche (Jésus, Marie, Joseph que je sauve de leur habitacle en bois moisi), un testament humide dans une valise en cuir (probablement illisible), un harmonium électrique, un livre sur les oiseaux communs d’Europe, des casquettes avec un oiseau, un foulard avec des oiseaux, des bougies, des cendriers, deux rasoirs électriques, une boussole électronique, un matelas, très lourd d’abord, puis très léger une fois qu’il est sec, des couvertures, des chaussures, des manteaux, une montre, un petit nécessaire de toilette rouillé, des jeux de cartes, la moitié d’un teppaz (celle avec un haut-parleur).

Journal cabane #1

Déconstruire

Quand on déconstruit ce n’est pas difficile de dévisser ce qui a été patiemment vissé. Les planches partiront ailleurs et l’ailleurs ne fait pas peur. L’ailleurs c’est le changement, le changement c’est la surprise, c’est l’invention du monde qui recommence, c’est là qu’il peut se passer des choses intéressantes, pas dans la stabilité des fondations bien posées.

 

Nettoyer

Dans le “terrain” où l’on s’installe, il y a des débris de toutes sortes. La maison du vieux a été pillée et tout ce qui n’intéressait pas les pilleurs a été balancé par les fenêtres. Le chaos appelant le chaos, le lieu est devenu une décharge sauvage. Ensuite des toxicos sont venus faire les cons et ont incendié le petit garage, brûlant quelques arbres au passage et une partie de la toiture de la maisonnette la plus proche. La première chose à faire, c’est de nettoyer les débris. Cendres, planches, tuiles, bouts de ferraille, plastique fondu, trésors précieusement emballés dans du plastique par le vieux et malgré cela moisis par un hiver sous la pluie.

L’idée c’est de transformer du vide et des déchets en quelque chose de beau. Pour respecter la mémoire des lieux, pour pas piller l’espace à notre tour, on construira dans les arbres. Il y en a beaucoup sur le terrain, le ciel est tout habité de branches. Au sol on nettoiera simplement tout ce qui a cramé, tout ce qui a moisi. Quand le sol respirera un peu on verra ce que nous inspire la couleur de la terre. Peut-être bien qu’un jour il n’y aura plus de bouts de verre, plus de bouts de ferraille, et qu’on y marchera pieds nus. On verra.

Je nettoie les débris et je trouve des objets. Des porte-clés à l’effigie de cosmonautes américains. Des porte-plumes et des plumes. Des petites radios AM-FM dans leur emballage plastique, au moins une vingtaine. Des draps. Beaucoup de draps blancs. Certains partiellement brûlés dans l’incendie, d’autres pratiquement sans taches après plusieurs machines pour retirer l’odeur de moisi qui imprègne le tissu. Je m’interroge sur le statut de ces draps émergés de la cendre et de la boue. Je ne les utiliserai pas. Je les lave et je les empile. Un jour je les coudrai tous ensemble pour faire une silhouette qui danse dans le vent. 

Je trouve aussi une polaire qui semble à ma taille, une casquette, des pin’s, du matériel de couture; des menus objets en plastique: jeux pour enfants, perles, jetons. Je met de côté ce qui me touche. Je remplis un grand tiroir trouvé là. Le tiroir n’a plus de commode, il est posé dans l’herbe et quand il pleut les trésors sont aux quatres vents. Dans une boîte en métal contenant des fanions, je trouve des photos en noir et blanc où l’on voit le vieux et sa femme quand ils étaient jeunes. Fabrice qui a connu le vieux les identifie sur plusieurs photos. On les voit souriant les bras chargés de leurs deux enfants en bas âge sur le pas de la porte d’une maison de brique, pas celle qui a brûlé, une autre quelque part dans le nord de la France. Elle était très jolie. Il y a quelques polaroïds en couleur. Des photos de l’armée. Il y a leur photo de mariage. Son visage à lui est peu visible, l’humidité l’a doucement rongé, laissant visible l’ébauche d’un sourire et les taches sombres des orbites. Sa femme sourit, elle a un peu plus d’embonpoint que sur les photos avec les enfants. Boucles brunes. Elle est décédée avant lui.

Je trouve un porte-manteau qui pourra être utilisé pour pendre des manteaux dans la cabane. Je trouve un exemplaire des Fables de la Fontaine illustrées par Benjamin Rabier, toujours sous plastique et miraculeusement peu moisi, de même un Jules Vernes dont les pages sont toujours lisibles, les premières un peu brunies seulement, avec ces gravures qui me fascinaient quand j’étais gosse – la lourde couverture rouge mangée par les pluies tombe en miettes quand je la touche. Je trouve d’innombrables navets, cassettes, DVD, CD, vynils, que je jette sans distinction, De Funes avec Salut les copains, Mendelssohn avec Dalida. Je trouve une machine dont la fonction est de rembobiner les cassettes VHS. Je trouve une horloge figurant les oiseaux des bois. Je trouve des restes de parapluies, de phares de vélo, de très nombreux habits semi-moisis, semi-brûlés, imbibés de pluie, qui pèsent lourd dans les sacs poubelles qui s’empilent à côté du tas de ferraille.

 

Habiter

Je trouve des crapauds qui se pelotonnent sous une vieille chaussure, sous un tas de livres moisis. Ils bondissent sans prévenir et cherchent le prochain trou où se faire oublier. Je trouve beaucoup de vers de terre, ils doivent aimer la boue et la cendre. Dans un pot en plastique rempli d’eau à moitié croupie, je trouve de mystérieux bigorneaux d’eau douce à la carapace contournée. Je trouve des orvets dans les habits mouillés. Dès qu’ils sont à découvert, ils se carapatent en silence. Après quelques rencontres on s’apprivoise et je finis par en attraper un. Il a des reflets presque dorés, des yeux fendus, une petite langue. Les animaux animent et se partagent le terrain depuis bien des années. Nous n’en sommes que des envahisseurs temporaires. 

Programme d’été

J’aurai une autre maison d’écriture cet été : un atelier en ligne de François Bon, et pour aller y faire un tour, c’est ici que ça se passera –  https://bit.ly/2S5bvXz

Il y sera question de construction, de sols, de parpaings de phrases et de fabrication verbale.  Je publierai mes articles liés à l’atelier là-bas et pas ici. Ce qui ne veut pas dire que je ne publierai rien ici.

Les choses se construisent de part et d’autre. L’important étant que structurellement cela tienne le coup.

Certains jours j’ai un tigre à la place du coeur

Certains matins j’ai un tigre à la place du cœur. Il me mange les rêves. Il se fait les dents sur mon envie de vivre. Il me tue. Il sort ses griffes par ma bouche. Je ne sais pas comment m’en débarrasser. Je secoue mon tigre dans tous les sens. Je le tire par les moustaches. Je lui dis va-t’en, écraseur. Va t’en avec tes pattes de plomb. Va t’en. Je ne suis pas un paillasson. Je ne suis pas une chaise où la peine vient s’asseoir. Je n’ai pas fini de vivre. J’ai trop envie. Alors le tigre commence à se sentir inconfortable. Il desserre ses griffes. Il s’étire et change de position et ça me chamboule tout entière parce que c’est un tigre adulte qui fait quand même dans les 300 kg. Moi je ne me démonte pas et je vais au bord d’un autoroute. Je me mets juste derrière les barrières métalliques et je crie assez fort pour couvrir le bruit des moteurs que la vie passera par moi, que l’amour passera par moi, et que ce n’est pas un tigre de merde qui l’empêchera. Alors enfin tout d’un coup d’un bond le tigre s’échappe. Au risque de choquer les amis des bêtes, je souhaite à ce bel animal félin souple et sauvage de finir écrasé sous un poids-lourd, comme les lapins sanguinolents qui font des taches sur le macadam. Mais je le connais, il longera les glissières de sécurité jusqu’à la prochaine station service. J’espère quand même qu’un jour un gros camion lui roulera dessus. Qu’on en finisse avec cette histoire. Qu’on en finisse une bonne fois pour toute.

D’un autre côté – Amsterdam

Pour la chanteuse Barbara Weldens qui m’a inspiré cette translation avant de disparaître. Je lui aurais fait parvenir. Elle aurait peut-être aimé.  

C’est fait pour être chanté avec une énorme énergie et une voix rugissante. 

 

Dans le port d’Amsterdam

y a des enfants qui dorment

dans les bateaux échoués

des faubourgs d’Amsterdam

 

Dans le port d’Amsterdam

y a des putains qui chantent

pour faire taire les sirènes

le long des berges mortes

 

Dans le port d’Amsterdam

y a des putains qui meurent

pleines de foutre et de larmes

aux premières lueurs

 

Mais dans le port d’Amsterdam

y a des putains qui naissent

dans le sang les caresses

et la douleur des femmes

 

Dans le port d’Amsterdam

y a des enfants qui mangent

sur des tables tremblantes

des miettes de pain blanc

ils vous montrent des yeux

A rêver sur la dune

A dormir sur la hune

A oublier le vent

 

Et ça vous prend le coeur

ces garçons et ces filles

qui s’en iront bientôt

qui rient à pleine dent

et qui vont sur la mer

pêcher les goëland

inventorier l’enfer

comme le firent leurs parents

 

Dans le port d’Amsterdam

y a des putains qui dansent

en se frottant la panse

sur la panse des hommes

et elles tournent et elles dansent

comme des soleils crachés

sur le son déchiré

d’un accordéon rance

 

Elles se tordent le cou

pour mieux s’entendre rire

jusqu’à ce que tout à coup

l’accordéon expire

Alors le geste lent

alors le regard fier

elles ramènent leurs bâtards

jusqu’en pleine lumière

 

Dans le port d’Amsterdam

y a des putains qui boivent

et qui boivent et reboivent

et qui reboivent encore

elles boivent à la santé

des marins d’Amsterdam

de Hambourg ou d’ailleurs

enfin elles boivent aux hommes

qui leur donnent la corde où se pendre

qui leur donnent des écus

des larmes aux couleurs d’or

et des enfants tous nus

 

Et elles courent jusqu’au sémaphore

elles montent au bastingage

et elles crachent comme je pleure

sur les hommes infidèles

 

Pour le Vaisseau

Quelqu’un a vu le chat?

Pas moi. C’est grand ici. Qui a eu l’idée de tout ça?

Qui a eu l’idée de faire dormir des gens dans la rue?

Donne moi l’économe au manche vert, celui qui épluche les légumes et pas les doigts des gens.

Les oignons pleurent déjà –

Rajoute encore des épices, Mouss –

Ici c’est la marmite géante pour faire la soupe. Pour les maraudes il y a d’autres marmites plus petites, celles qui conservent la chaleur, les cocottes-thermos rouges bien accrochées à leur couvercle. C’est celles là qu’on charge dans les voitures. La nuit quand il fait froid la fumée qui sort des marmites c’est son odeur qui est bonne, l’odeur de la fumée, on pourrait presque s’en nourrir. Mais pas eux. Eux il leur faut la soupe.

Rajoute encore des épices, Mouss –

Regarde les épices, ça – c’est ça qui donne le goût. Regarde, le mélange pour curry venu tout droit d’Inde !

La dernière fois c’était un peu trop épicé tu sais. Il y en a qui ont fait la grimace.

Ah tu crois. Moi je crois qu’il en faut des épices. C’est ça qui donne de la force –

La dernière fois il y avait trop de carottes à éplucher. Trop de carottes.

Tu arrives toujours après les oignons toi, c’est facile les carottes, ça ne fait pas pleurer.

Les carottes moisies ça fait pleurer quand il faut trier et couper tout ce qui est pourri et que tu baignes dans l’odeur plusieurs heures durant.

Ma grand-mère disait toujours : les légumes un peu moisis, les vieilles pommes, c’est comme les hommes. Il faut creuser, évider, se débarrasser d’une bonne partie du bazar, mais ce qui reste à la fin, c’est précieux – éplucher un tas de légumes abîmés c’est comme être des chercheurs d’or. De toutes façons, c’est des invendus. Tu imagines toute cette quantité de légumes qui autrement partiraient s’anéantir dans le néant?

Tu sais pourquoi on ne met jamais les pommes de terre au début? On les met vers la fin parce que sinon elles tombent toutes au fond et ça fait de la purée. Au début on met l’oignon. Ensuite les carottes, les navet, les betteraves et le chou qui mettent longtemps à cuire. Le poireau. Les aubergines. Le persil. Vers la fin les tomates et les courgettes et les pommes de terre coupées en tous petits dés pour qu’elles cuisent assez vite et qu’elles ne partent pas au fond.

Quelqu’un a vu le chat? Je le voyais tout doux, il m’a presque griffé.

Le chat n’est pas doux, il est libre et c’est sa liberté qui le rend doux. D’ailleurs il est parti – 

Ici c’est grand. C’est fou de penser qu’il n’y avait rien. Il y a longtemps, il y avait un garage, un atelier, quelque chose, avant. Mais pendant plusieurs années, plus rien. Il y en a beaucoup, des lieux qui sont remplis de rien. Il paraît que dans la grande ville c’est 15% des logements qui sont vacants. Alors que des hommes des femmes et des enfants sont dans la rue.

Ce sont des espaces en attente.

Ici il y a eu quelque chose qui a fait que ça a fini d’attendre. Il était temps.

Qui a eu l’idée de tout ça?

Qui ça? Le lieu lui même peut-être? Quand on est entrés au début c’était un très grand hangar vide avec des trous dans le toit. On a aménagé des petits ateliers pour la couture, pour le bricolage. On a stocké des instruments de musique. On a installé du matériel dans la grande pièce au fond. Avec les scies et le bois qu’on a récupéré on a fait tout ça. On a fait quelques chambres aussi parce qu’il fallait pouvoir dormir. On a très vite installé le coin cuisine parce qu’il fallait pouvoir faire la soupe pour les maraudes du samedi.

Moi je ne savais pas qu’il y avait tout ça derrière le mur. Sinon je serais venue plus tôt. Un homme m’a offert du pain et il m’a parlé de ce lieu mais je ne savais pas qu’on pouvait y venir pour la capoeira le mercredi, faire de la musique le vendredi et le samedi, je ne savais pas pour les soupes le samedi après-midi. Je serais venue plus tôt éplucher des légumes.

Quand on entre il y a le coin cuisine où on fait la ronde le samedi avec les couteaux et les économes –

Il y a le coin bar qui contient les plats, le lavabo, les couverts, le four, les assiettes, les moules à gâteaux. C’est important les gâteaux. Une odeur de gâteau au four c’est ça qui rend chaque jour comme un jour d’anniversaire. C’est bien plus important que l’odeur de la soupe.

Chacun ses goûts. Il y en a qui préfèrent l’odeur des frites bien salées.

A droite au dessus il y a la fresque en matériaux de récup avec les bateaux en papier, la mer et le soleil. Les enfants la prennent en photo, ils voient tout de suite que c’est un vrai coucher de soleil.

C’est un lever de soleil aussi. Le matin.

Au dessus du coin cuisine à gauche il y a la mezzanine. La mezzanine elle a été construite pour les enfants et pour le chat. Parce qu’il y avait des enfants qui venaient et pourquoi pas leur donner un endroit à eux. Et surtout pour le chat.

Quand on est en haut on a facilement le vertige mais les enfants n’ont pas le vertige. Ils sont au dessus, derrière le filet, ils guettent les adultes qui passent et ils essayent de leur attraper les cheveux ou ils leur jettent des kaplas dessus. Quand on est en haut on aimerait bien être un enfant ou un chat pour pouvoir se lover dans le filet trampoline et écouter la rumeur du monde.

Et aussi il y a la pièce avec les instruments de musique et la scène, l’autre pièce avec les grandes tables de travail et les établis et les outils pour travailler le bois, il y a la machine à coudre, il y a le poêle, il y a le chat. Moi je ne comprends pas pourquoi il n’y a pas plus de lieux comme ici. Des endroits qui mélangent de l’associatif, du solidaire, du festif, des logements, des espaces de création.

Quand on pense à tous ces espaces vides dans les bâtiments.

Ecoute. Les murs, les filets, l’escalier rouge, ce sont des morceaux du bateau d’un pirate. On dit qu’il est venu d’Amérique avec les cales pleines de bois et de rêves. Il a démonté son bateau, c’était l’hiver. En hiver les bateaux hivernent. Ici le hangar était vide alors il a posé le bois contre les murs. Au bout de quelques mois les murs se sont emparés du coeur du vaisseau. Le pont, les sabords, les espars, les haubans ont décidé qu’ils n’iraient pas plus loin. Le mât s’est amarré quelque part entre la scène et la cuisine. L’échelle s’est posée là. Les cabines sont devenues des ateliers. Le bateau est resté à quai. Mais quand tu écoutes bien si tu poses ta tête contre un mur tu peux entendre la mer glisser le long de la coque. Tu peux sentir les vibration du vent dans les mâts. Le pirate, on dit qu’il est parti. Il a compris que son vaisseau était bien, là, rue Merlet, quelque part dans Montreuil en Seine-Saint-Denis. Il reviendra peut-être.

Il est déjà revenu. Il était là à tous les concerts, il est venu voir le Mashup Film Festival, je l’ai vu se cacher dans les haubans avec son bandeau sur l’oeil. Il était là les jours de pluie, il était là les soirs où la musique faisait vibrer les corps – il était là. Il va revenir, c’est sûr. Le jour où la police se pointera pour interdire l’accès au lieu, il sera là pour les accueillir.

Et il ira où si le Vaisseau ferme?

Le Vaisseau ne fermera pas. Il s’envolera.

Mais les murs, les cordes, les mâts?

Ils s’envoleront.

Mais les gens, l’esprit du lieu?

Les gens c’est toi, c’est nous, c’est eux. Tu restes à bord?

Mantra #1

Va pour creuser ton sillon et creuse ton sillon, creuse ton sillon. Ne te préoccupe pas de la terre, ne te préoccupe pas des pierres, ne te préoccupe pas de ceux qui t’ont précédée dans ce champ. Peu importe ce qu’ils ont fait, à présent ce sillon t’appartient. Peu importe si pour avoir le droit de creuser ce sillon il fallait tout d’abord être scarifiée avec ces petites pierres coupantes comme du silex que l’on retire de la terre en hiver et qui remontent des profondeurs. Tout d’abord perdre le goût et la vue des pierres. Tout d’abord devoir manger la terre par les oreilles et creuser jusqu’à ce que tes ongles tombent et germent et donnent naissance à la charrue à laquelle tu t’attelles pour creuser ton sillon. Jusqu’à ce que ton sillon devienne ce trou béant aux parois humides et râpeuses. Il t’appartient. C’est ton sillon. C’est ta charrue. Ce sont tes ongles. Creuse ton sillon et ne t’inquiète pas du reste.

Quelques minutes avant la fin du monde

Ce texte (« Moi, vu par un autre – En 4000 signes ») est la conclusion de l’ « atelier d’hiver » mené par François Bon, atelier suivi des mois de décembre 2018 à mars 2019. Gratitude infinie à son égard. 

 

Quatre légendes nous rapportent l’histoire de Jonas : selon la première, il se trouva puni de n’avoir pas obéi à Dieu et jeté à la mer, où une baleine l’avala et le garda trois jours dans ses entrailles avant de le recracher afin qu’il effectue la mission qui lui était échue.

Selon la deuxième, la baleine le prit dans sa bouche pour le sauver de la noyade et le préserva afin qu’il écrive le livre de Jonas, ce qu’il fit, mais ce livre fut perdu quelques siècles plus tard dans le grand incendie suscité par la colère divine contre la ville de Ninive.

Selon la troisième, Jonas, brûlant d’une juste colère, enflamma dans le ventre de la baleine les restes d’une épave et força sa libération afin de dire au monde les atrocités perpétrées au nom de Dieu.

Restait la question du pardon – le pardon d’un peuple à son dieu, le pardon des morts aux vivants, des dormeurs aux éveillés, de Jonas à la baleine.

 

L’autre jour j’ai fait un rêve. J’ai rêvé que le soleil était posé sur le sommet d’une montagne et que sur les pentes de la montagne tout était irradié et brûlé. Je voyais des personnes qui allaient dans la direction du soleil et je voulais leur dire d’arrêter parce que c’était dangereux. Ils étaient en train de randonner et ils ne se doutaient pas que le soleil était posé là sur la montagne. Ils ne m’entendaient pas, ils étaient déjà trop loin.

Ce matin, j’ai ramassé les journaux abandonnés. Je fais ça souvent. Les nettoyeurs de la RATP mettent tous les déchets dans une poubelle de vrac. Au terminus, quand tout le monde est descendu, je ramasse les journaux abandonnés avant que les nettoyeurs aient le temps de passer. J’aime l’ordre et j’aime l’idée que le papier soit recyclé. J’aime les arbres, aussi. Ce matin, il y avait sous un journal un carnet, et dans le carnet quelqu’un avait écrit des choses et dessiné. Je ne l’ai pas jeté mais je ne l’ai pas lu. Je l’ai presque jeté. J’aurais pu le jeter mais j’ai vu la couverture en cuir noir et je l’ai glissé dans mon sac. Disons que je me souviens d’une occasion où quelqu’un m’a contacté pour me dire qu’il avait retrouvé un objet personnel que j’avais égaré, et que j’ai une sorte de dette à éponger. Je me suis félicité d’être descendu de la rame avant que les portes se ferment. Il était l’heure d’aller au travail. Je fais du contrôle qualité pour une entreprise qui s’occupe du traitement des déchets recyclables pour plusieurs communes d’Ile-de-France. Donc ramasser les journaux, c’est aussi une déformation professionnelle.

La propriétaire du carnet, j’ai pu la contacter pendant ma pause de midi. Il y avait son nom sur la première page, écrit d’une main enfantine. Pas de numéro de téléphone mais avec les réseaux sociaux on peut facilement retrouver les gens. En face de son nom, il y avait un dessin avec un arbre et une girafe. Elle travaillait pas loin. En fin d’après-midi c’était compliqué de passer mais elle proposait qu’on se retrouve le lendemain pour qu’elle m’offre un café. J’ai accepté, même si je n’étais pas sûr qu’il soit nécessaire de prendre un café pour lui rendre le carnet.

Elle est arrivée à 13h40 au lieu de 13h30. Elle était désolée. Elle a demandé si on pouvait se mettre à une autre table plus près de la fenêtre. Pour le soleil. Elle a dit, il n’y en a pas beaucoup, raison de plus. Elle s’est assise face à la lumière. Elle avait l’air gentille, fatiguée, très jeune sauf qu’en fait la veille au soir j’avais lu qu’elle avait mon âge. Enfin, pas moi, ma compagne. Je lui ai dit que c’était indiscret, elle m’a dit : moi, je n’ai aucun scrupule, et je m’en fiche, je ne vais pas la rencontrer. C’est comme de lire un roman. Elle n’a qu’à pas oublier son carnet dans le métro si elle ne veut pas qu’on la lise. Hélène a lu un peu, et puis au bout d’un moment elle l’a reposé et elle est partie s’occuper de son chat. Je lui ai dit : « Alors ? ». Elle m’a dit : « Je croyais que tu ne voulais rien savoir ? ». J’ai dit d’accord, ça ne m’intéresse pas vraiment. Elle m’a dit que la personne qui avait perdu le carnet lui faisait l’effet d’être quelqu’un de très brouillon. Elle avait des enfants. Dans le carnet il y avait des dessins à elle, des dessins de ses enfants, des textes où elle se posait des questions sur des tas de choses, des idées de textes, des petites histoires, des projets de projets, et des notes prises pendant des réunions d’associations, par exemple la réunion du collectif compost, la réunion des parents d’élèves de l’école Machin. Elle m’a dit qu’elle aimait bien certains dessins, et qu’elle aimait beaucoup son écriture, la manière de tracer les lettres. Mais qu’elle n’aimait pas trop les histoires. De toutes façons, Hélène n’aime pas trop lire. Elle m’a dit aussi : je crois qu’elle sera contente de retrouver son carnet. Mais il faudrait lui conseiller d’avoir plusieurs carnets différents, un pour les enfants et un pour elle. Et de suivre un ordre chronologique. J’ai dit que je lui proposerai ses services. Hélène, coach en organisation, lit vos carnets et vous simplifie la vie.

Donc quand je l’ai rencontrée je savais qu’elle avait environ le même âge que moi même si elle paraissait moins. Et qu’elle n’était pas très organisée. Elle avait l’air gentille en tout cas, elle m’a demandé ce que je prenais comme café, elle m’a expliqué qu’elle m’avait proposé de venir là parce que c’est là qu’elle travaille en ce moment et ils font des très bons cafés, elle a demandé au serveur quel était le café du jour, c’était un café de Bali. Elle me l’a conseillé. Elle m’a prévenu qu’il était bizarrement acide mais avec un peu de sucre ça passe et quand on s’y fait après on ne peut plus s’en passer. Il y a eu un silence et je me suis dit que c’était le moment de sortir le carnet. Elle l’a pris sans me remercier et l’a ouvert. J’ai dit : « Je n’ai rien enlevé. » Pour faire de l’humour, parce que c’était comme si elle vérifiait que le contenu était toujours intact. Juste après l’avoir dit j’ai pensé que j’étais idiot, cela laissait entendre que j’avais lu son carnet alors que je ne l’avais pas fait, justement. Elle a eu l’air de trouver ça drôle. Elle m’a montré une page couverte de gommettes et elle m’a dit : « Dommage ! ».

Je lui ai dit qu’elle avait visiblement des enfants très créatifs. Elle a répondu que oui, c’est sûr. Elle m’a montré une double page en me disant : là, c’est ma fille qui m’a dessinée, et en face, c’est moi qui ai dessiné ma fille. Le dessin au crayon fait par sa fille était très anguleux, un peu cubiste. Il en ressortait une grande énergie, comme si la personne qui avait dessiné avait tenté de tailler le réel pour en faire ressortir des lignes de force. Son dessin à elle était fait à l’encre avec des zones d’ombre et de lumière tranchées. Le regard de l’enfant était très franc, un peu ironique. J’ai dit : « Votre fille vous ressemble. » Elle a dit : on me le dit souvent. Les gommettes, c’est son petit frère. Elle m’a dit qu’elle tenait beaucoup à ce carnet parce qu’il contenait le double portrait qu’elle m’avait montré, et aussi le premier bonhomme qu’avait dessiné son petit garçon. Elle a pris le carnet à l’envers et l’a feuilleté depuis la fin pour me le montrer. Je n’ai pas vu de bonhomme, juste un vague cercle avec des traits colorés gribouillés dans tous les sens, jusqu’à ce qu’elle m’indique où étaient les yeux, les jambes, les bras du bonhomme. Même comme ça, je n’étais pas convaincu d’avoir vu ce qu’il fallait voir. Elle avait l’air tellement persuadée de ce qu’elle me disait que j’ai fait semblant. J’ai demandé par politesse quel âge il avait. Elle m’a dit bientôt trois ans. Elle a dû sentir que les dessins d’enfants ne me passionnaient pas. Elle a rangé le carnet.

J’ai demandé : « Vous écrivez, aussi ? ». Elle a dit : oui, j’essaie. C’est à dire, je voudrais écrire plus. J’ai dit : « Je n’ai pas lu, mais j’ai vu qu’il y avait des choses écrites entre les dessins ». Elle a souri. Elle a bu son café.

Elle a reposé sa tasse. Elle a dit, justement, ça m’intéresserait d’avoir votre avis. Pour vous, ça sert à quoi les livres, les mots, tout ça ?

A quoi ça sert ?

Oui, exactement, à quoi ça sert ? Je vous pose la question parce que j’essaie de mieux comprendre comment les gens autour de moi perçoivent ça. Et comme je ne vous connais pas, c’est intéressant.

J’ai dit : Je ne pensais pas que j’aurais à réfléchir. Sinon j’aurais gardé le carnet. Attendez. Les livres, les mots. D’abord, ça sert à communiquer. A décrire, à donner des informations. Des connaissances.

Ah.

Il y a des livres qui permettent de se distraire. J’aime bien les polars.

Oui.

Ensuite…

Elle m’a regardé avec espoir. Mais je ne savais pas trop quoi ajouter.

Et puis ça m’est revenu.

Ensuite, cela permet aussi d’imaginer des choses, de se les représenter. Je veux dire, par exemple, il y a certaines sensations que j’ai pu ressentir par la lecture avant de les ressentir en vrai. Et je n’aurais pas pu les ressentir autrement. Par exemple, ce que l’on ressent face à une baleine échouée, on peut le voir en vidéo mais voir une vidéo ça n’a rien à voir avec ce que l’on ressent quand on est face à ça. Je pense qu’un texte peut dire bien plus précisément qu’une vidéo ce que l’on ressent face à une baleine échouée.

Elle a dit : c’est intéressant. Je n’avais pas pensé à cela. Par exemple pour dire ce que l’on ressent face à la mer. Ou quand on est amoureux. Ou quand on est malheureux. Cela permet de se figurer une émotion, de ressentir quelque chose sans le vivre pour de vrai. Mais en quoi c’est vraiment utile ? Je veux dire, ce qui est important c’est de le vivre pour de vrai, non ? J’ai dit : non, pas forcément. Par exemple, c’est mieux de ne pas croiser trop de baleines échouées. C’est mieux si tout le monde n’expérimente pas certaines choses directement.

C’est vrai.

Et vous, pourquoi vous écrivez ?

Je crois que c’est pour plusieurs raisons. D’abord, j’aime bien raconter des histoires. Et puis pour dire certaines choses. Elle a paru chercher précisément ce qu’elle voulait dire comme choses. Je ne sais pas, par exemple justement, peut-être dire des choses sur la baleine échouée. Des choses sur la mémoire.

Sur la mémoire de la baleine échouée ?

Pourquoi pas. Est-ce que vous auriez envie de lire quelque chose à propos de la mémoire d’une baleine échouée ?

J’ai répondu : franchement, non.

Oui, moi non plus. C’est le problème avec les baleines. Cela n’intéresse pas forcément les gens.

Mais j’ai lu récemment quelque chose qui m’a donné à réfléchir. J’ai lu quelqu’un qui disait que les livres pour lui cela servait à vivre. Et je crois que c’est vrai. Il disait que quand il lit un livre, si après avoir lu ce livre il a l’impression qu’il est en train de marcher sur une plage à marée basse, c’est que le livre était un bon livre pour lui.

En fait en ce moment je me demande comment je peux être utile en écrivant. Je me pose ce genre de questions. Je veux dire que si j’écris c’est pas que pour moi. C’est pour moi mais c’est pas que pour moi. Quelqu’un m’a dit une fois que de pouvoir écrire c’était un don, de pouvoir faire rire les gens ou les faire rêver ou les faire sortir de leur quotidien. Et donc j’ai décidé d’y croire et de me remettre à écrire en pensant que ce que je fais cela peut aider d’autres personnes à vivre. C’est une très bonne raison d’écrire.

Elle a eu l’air gênée de m’avoir expliqué tout ça.

En fait je ne sais pas pourquoi je vous explique tout ça. Peut-être parce que vous avez trouvé mon carnet. J’ai eu l’impression que ça pouvait vous intéresser.

J’ai dit que ça m’intéressait. Moi si j’avais le don d’écrire je sais de quoi je parlerais. Je parlerais de l’exploitation illusoirement illimitée des ressources limitées disponibles sur Terre, et de la fin du monde tel que nous le connaissons.

Ah ?

Oui. Ce n’est pas très compliqué. Elle avait l’air d’être prête à écouter. D’habitude j’évite de parler de ça quand je rencontre quelqu’un pour la première fois car on m’a déjà dit que je faisais peur aux gens. Mais j’ai eu l’impression qu’elle était prête à m’écouter donc je me suis lancé. Notre économie repose essentiellement sur le pétrole. On continue à fabriquer massivement des objets en plastique, à faire circuler toujours plus de voitures et d’avions et des énormes bateaux à moteur qui consomment des tonnes de carburant. Les réserves de pétrole s’épuisent petit à petit. Et produire du pétrole, c’est polluant, et ce sera de plus en plus compliqué puisqu’il faut inventer sans cesse de nouveaux procédés pour l’extraire. Qu’est-ce qu’on fera après ? Il y en ce moment un boom de production d’énergie à base de charbon qui est encore plus polluante que l’énergie pétrolière. D’ici vingt à trente ans, le réchauffement climatique va provoquer des famines terribles et une accentuation des flux migratoires. Sans parler des zones qui ne seront plus habitables. En fait, tout ce dont je parle, c’est pour demain. On en verra les premiers signes bientôt, en 2050 au plus tard. Tout le monde ne devrait parler que de ça et des moyens d’anticiper sur ces catastrophes et de diminuer leur impact. C’est ça que je comprends pas. Pourquoi ce n’est pas le seul sujet abordé partout, dans les journaux, dans les romans, par les politiques, tout le temps.

Elle m’a dit tu as raison il faudrait écrire à propos de ça. Pourquoi on n’en parle pas plus. Parce qu’on ne vit toujours que dans le présent. On veut croire que demain ce sera toujours comme aujourd’hui. On veut croire que d’autres personnes mieux qualifiées que nous vont s’occuper de la transition. Et puis on ne sera pas les plus concernés par les famines et l’augmentation de la chaleur. C’est pour les pays du sud que ce sera vraiment terrible. On va se débrouiller pour ne pas être trop impactés. On fermera un peu plus les frontières. On les laissera se débrouiller et s’entretuer comme on le fait aujourd’hui.

J’ai dit oui.

Elle a dit je suis contente de t’avoir rencontré. En fait il ne faut pas écrire sur la mémoire de la baleine qui s’est échouée ; il faudrait écrire pour empêcher la prochaine baleine de s’échouer. Toi aussi tu peux écrire, en fait tout le monde peut écrire. Tu peux écrire dans le métro par exemple.

 

C’est un savoir universellement partagé que le métro est un lieu sale. Or voici un petit robinet. Il est situé à une trentaine de centimètres du sol, il est raccroché (comme c’est souvent le cas pour les robinets) à un tuyau métallique qui doit acheminer de l’eau. Ce n’est pas le premier que j’observe, et je ne suis pas certaine d’en avoir jamais vu un fonctionner. Celui-ci est, comme les autres, petit, discret, et aussi ambigu que ceux qui distribuent l’eau dans les toilettes des trains – est-elle potable ou non ? Et si non, pourquoi ? – Peut-être qu’elle l’est, quand on réussit à la faire couler – bien que l’on ne souhaite pas particulièrement la boire. Jadis, le métro n’était pas un refuge pour des personnes en grande précarité, ou l’était moins qu’aujourd’hui, et les robinets fonctionnaient, à savoir que si l’on était dans une situation où l’on avait besoin urgemment d’eau, l’on pouvait en obtenir. Lorsqu’une mère en était réduite à faire uriner son enfant dans la petite rigole qui longeait le bord d’un quai ou d’un couloir, elle pouvait si elle le souhaitait faire couler un peu d’eau après. Ces robinets apportaient une forme de raffinement à la brutalité du monde souterrain où ils apparaissaient. Le robinet surgissant là en bas du mur dans son revêtement de métal sombre était porteur d’une possibilité de propreté. Aujourd’hui où des fuites d’eau apparaissent un peu partout aux murs et aux plafonds, les robinets s’ouvrent avec une clé particulière. Mais le petit robinet tout recroquevillé au bout de son tuyau reste porteur de cette hypothèse, de cette éventualité de propreté, qui subsiste même si le robinet jamais ne coule. Dans le même temps le métal du robinet, qui contient l’eau hypothétique, est peu à peu rongé par le doute : à quoi sert un puits quand il est bouché ? Sous le revêtement d’asphalte noir et lisse, dans la lumière artificielle, où sont les végétaux, où est la terre assoiffée ? Où sont les hommes ? Rares sont ceux qui osent y porter la main – essentiellement des enfants ou des hommes perdus. On ne touche rien dans le métro. Certains passent comme moi devant le mur et ne remarquent pas les canalisations. D’autres s’en étonnent. D’autres, habitués à voir des choses inutiles, acceptent l’idée que le petit robinet ne coule pas.

Elle m’a dit : je savais que je gagnerais à prendre plus souvent le café avec des inconnus.

Je lui ai parlé de mon inquiétude pour le papier. Elle m’a dit que je pouvais écrire sur du papier recyclé. Je lui ai parlé de mon inquiétude pour les mots. Elle m’a dit : là il y a des ressources inépuisables. Plus on les utilise, plus il y en a. Ce n’est pas ce que je voulais dire. Je voulais dire que je ne connaissais pas les mots pour écrire. Elle a dit qu’on pouvait commencer par faire ensemble la liste des choses importantes à écrire.

Elle a ressorti son carnet. J’avais un stylo dans la poche. Elle a arraché une feuille en disant que cette liste c’était la mienne. Elle la recopierait après. Alors j’ai pris le papier. Je voyais que l’heure tournait et que je devais retourner au travail, donc j’ai proposé qu’on s’arrête là et qu’on se retrouve le lendemain midi, comme ça entre temps on pouvait faire avancer la liste chacun de son côté. Elle m’a proposé de faire un document partagé. Je lui ai dit non, que je préférais le papier. Elle a insisté pour m’offrir le café. C’était pour me remercier. Elle n’est pas partie en même temps que moi, en fait elle travaille dans ce café. Elle travaille sur son ordinateur, sur des projets en lien avec le web et l’éducation, et sur ses projets d’écriture. Elle vient là parce qu’elle aime le café balinais. Je ne lui ai pas dit que ce n’était probablement pas une bonne idée de faire venir du café de Bali et que l’empreinte carbone du café éthiopien me semblait plus intéressante. Ensuite je suis parti.

 

A. fait un rêve. Elle rêve qu’elle parcourt un très très long couloir désert. Elle n’est pas seule, elle est accompagnée par quelques personnes de sa connaissance. Elle guide les autres, même si elle c’est la première fois qu’elle est là : c’est elle qui a découvert ce passage, presque par hasard. On lui en avait parlé et elle est passée devant, elle a ouvert la porte et s’est aventurée. Le couloir est très propre et très bien éclairé, le sol est en linoléum vert, les murs sont d’une teinte un peu jaune. Ce pourrait être un couloir d’hôpital, d’un hôpital abandonné. Grâce à ce couloir, on peut aller en ligne droite d’un endroit à un autre. Il s’étend à perte de vue. Il y a quelques pièces latérales, elles sont désertes. Leurs portes sont parfois fermées à clés. Peut-être quelques fenêtres. S’il y en a, elles donnent sur un paysage boisé en contrebas, du côté gauche du couloir. Mais c’est plus probable qu’il n’y en ait pas. Les pièces latérales, pour la plupart situées à droite, n’ont aucune fenêtre, elles donnent vers l’intérieur d’un bâtiment ou sont enterrées. Le couloir est désert, personne ne l’emprunte jamais. Ou bien c’est un horaire où absolument personne n’y passe. Une fois qu’on y est engagé, on poursuit son chemin jusqu’à l’autre extrémité, il n’est jamais question de faire demi-tour puisque l’on sait que ce couloir mène quelque part, que l’on veut y aller et qu’il y mène d’une façon plus efficace que tous les autres moyens connus. Non pas que l’on souhaite fuir le lieu d’où l’on vient. Mais ce couloir est attirant, il est efficace, propre et désert. La porte derrière nous s’est refermée. Il s’agit d’aller de l’autre côté.

Le lendemain quand je l’ai retrouvée j’ai voulu lui dire que je préférais arrêter là parce que cette liste risquait d’être trop longue et surtout, en admettant qu’on écrive à propos de toutes ces choses, comment on ferait ensuite pour que d’autres personnes lisent ces textes ? Parce que des lecteurs, il n’y en a pas. Alors ça sert à quoi en vrai ? Il faudrait faire un film. Elle m’a dit tu l’as dit toi-même hier, un film ça ne permet pas vraiment de ressentir. C’est juste pour voir des images. Les mots ils servent à autre chose.

On a échangé nos listes. J’avais écrit :

– cynisme du modèle libéral qui continue à faire de l’argent sur des produits polluants et des modes de production d’énergie non renouvelable

– inéluctable augmentation de la température moyenne à la surface de la planète

– en conséquence famines terribles

– en conséquence apparition de nouvelles zones de désert non habitables

– en conséquence montée du niveau des océans

– en conséquence guerres, religions et autres folies humaines provoquées par la misère

– en conséquence flux migratoires toujours plus importants

– destruction d’une grande partie des espèces animales et végétales

– sociétés riches recroquevillées sur les privilèges et les acquis à ne pas perdre, maintenues par la société de consommation et la communication de masse dans un idéal de possession matérielle, fermées à la différence

Elle avait écrit :

– après moi, le déluge et que le plus fort gagne : histoire des hommes forts et des hommes faibles

– la générosité n’est pas un modèle économique viable et autres contes libéraux

– des différentes manières de fermer les yeux et des différentes manières de les ouvrir

– histoire de l’homme-chèvre

– histoire de la femme qui travaillait au loin

– la reconnaissance de l’état de catastrophe naturelle et les flux migratoires d’urgence – Faut-il accueillir nos voisins quand le rez-de-chaussée est inondé, que la bibliothèque a pris feu et que ceux qui sont montés sur le toit sont exposés à des tirs de snipers ? Qu’ils crèvent : je ne peux pas accueillir toute la misère du monde et tant que les autres n’ouvriront pas leur porte la mienne restera fermée

– les vieilles cartes postales

– les Voyageurs

– le chant des oiseaux partis

– le sourire de la baleine

 

J’ai dit il y a du boulot. Elle a dit oui. C’est bien comme ça.

La dent

La fatigue était tombée sur elle comme la nuit soudain s’impose. On croit qu’il fait jour, on voit encore la lumière du ciel, et soudain c’est fini. Le fait de savoir que son corps avait fait un nid dans sa bouche pour héberger des bactéries qui creusant et usant sa dent sous le composite étaient responsables de la douleur ressentie au contact de l’eau froide. Savoir cela et qu’il faudrait mettre une couronne et peut-être dévitaliser la dent si la carie était trop près du nerf. Alors qu’elle s’était habituée à cette douleur diffuse, elle se laissait à présent envahir par une grande lassitude, semble-t-il sans cause réelle. Ou alors elle était réellement usée et fatiguée, et creusée dans son âme, et la carie si belle métaphore de son état intérieur venait cristalliser une fatigue jusqu’alors invisible. Faudrait-il raser des morceaux entiers de sa personne pour éviter que l’infection s’étende jusque dans ses nerf, puis remplacer le tout par une structure céramico-métallique?

C’était avec une grande joie qu’elle avait accueilli la nouvelle. On allait remplacer la dent en souffrance par une prothèse fabriquée juste à la bonne taille et à la bonne couleur. Elle n’aurait plus jamais cette douleur diffuse ni ces vif sursauts lorsque sa dent entrait au contact de l’eau froide. Elle ne souffrirait plus jamais. Dent de pierre. Remplaçant la chair, la machine, éternelle et parfaite. On appuie parfois une plante sur un tuteur, on pose un fruit en pleine croissance sur un socle pour qu’il prenne mieux le soleil. Le corps humain a lui aussi besoin de tuteurs. Joie. Fierté d’accueillir autre chose que de la chair et de l’os dans son enveloppe corporelle. Car si son corps venait à disparaître, très lentement consumé par le temps, sûrement la dent elle ne disparaîtrait pas.

Il y avait autre chose aussi. Elle avait remarqué, en parlant avec un ami, qu’il avait au coin de l’oeil un point noir. Cet ami avait des yeux bruns très vivants et volontaires, et une grande énergie s’en échappait, mais ce point au coin de l’oeil, à l’endroit situé près du nez où l’on distingue en principe un petit repli de chair rouge, elle ne pensait pas l’avoir déjà remarqué, non, pas auparavant, mais maintenant qu’elle l’avait remarqué elle ne voyait que lui et lorsqu’elle parlait avec cet ami elle ne pouvait s’empêcher de le regarder. C’est vers cette période qu’elle s’aperçut qu’autour d’elle tout le monde ou presque avait un point noir au coin de l’oeil. Seuls les enfants ne portaient pas ce signe obscurément lié à quelque chose de la maturité. Quand à elle, elle avait beau regarder ses yeux dans son miroir, elle ne le voyait pas. Ni à l’oeil droit, ni à l’oeil gauche. Elle aurait pourtant voulu ressembler aux autres. Elle pensa que c’était peut-être l’absence de ce signe qui faisait qu’on la considérait instinctivement comme plus jeune et inexpérimentée qu’elle ne l’était réellement.

Elle pensa que la nouvelle dent allait d’une manière ou d’une autre résoudre ce problème. Avec cette nouvelle dent elle se présenterait enfin au monde comme une femme adulte, non plus entière et d’une seule pièce mais avec un défaut habilement caché, un vice secret. Un coeur de pierre.

Image/jour #6 /// Saint-Roman

Photographie Stewen Corvez – « Une image et le jour »

 

C’était la seconde fois qu’il participait à ce festival – il avait tant aimé la première fois. C’était en été, il y avait eu cette fanfare qui avait joué juste avant, une grande énergie, sous les hauts arbres qui bordaient la clairière il y avait ces musiciens et tous ces gens qui dansaient – encore avant il y avait une battucada, à chaque coup sur le tambour il avait senti son corps vibrer comme si c’était lui la peau tendue, lui la caisse de résonance, et lui le bâton qui frappe. Sous sa peau il sentait comme un autre lui même pas loin d’éclore, dans ses doigts la musique s’impatientait, et enfin cela avait été son tour de jouer. Il avait joué fort et juste, et dans le temps, il avait sorti les notes qui vibraient et les avait envoyé très haut dans les feuilles des grands arbres, il avait voulu entrer dans le corps de ceux qui écoutaient, entrer par les oreilles mais pas que, entrer par grandes vibrations, par vagues successives, porté par les percussions qui le jetaient en avant. Ils avaient beaucoup joué ce soir là, au moins trois reprises après la fin du concert, et dansé après le concert parce que la battucada était revenue. Ils avaient dansé comme si c’était la dernière fois qu’ils dansaient, lui avec son instrument toujours à la main, et il y avait les autres, la chanteuse enceinte, le percussionniste colombien, le guitariste, en transe, épuisés, ravis – après un peu plus tard il avait vu la chanteuse allongée, elle reprenait son souffle, son ventre faisait comme une petite montagne sous sa robe et il avait pensé que c’était beau et très étrange.

Cette fois ci tout était très différent. Les percussionnistes avaient oublié de mettre le piano électrique du pianiste dans le camion, la chanteuse avait disparu car elle avait déménagé, et l’enfant, une petite fille, qui avait partagé depuis le ventre de sa mère le grand déferlement de joie passé, allait grandir dans une ville loin des clairières où la musique se donne et se reçoit. Il ne pouvait s’empêcher de trouver cela déprimant, et triste de voir le pianiste désœuvré aller et venir pendant que les autres installaient la sono. Il faisait beau, toujours, et les grands arbres étaient les mêmes, et les habitants du village leur avaient réservé un accueil encore plus chaleureux que l’année d’avant – la petite chambre où il était logé donnait sur un verger. Avant même que le public n’arrive, avant que les premières notes soient jouées, il savait qu’il ne retrouverait pas la même intensité, la même présence. Il avait envie de s’allonger par terre. Mais qui le comprendrait quand il expliquerait qu’il avait besoin de reprendre son souffle ? Qui comprendrait que dans sa tête il avait le corps de la femme enceinte, et quelque chose dans son ventre qui mangeait de l’espace et prenait de son air ?