Journal cabane #2 – Construire

Construire

Les travaux se feront de nuit, c’est pour mieux voir l’étincelle.

B. dit que le matin, ce sera comme une apparition. Quelque chose d’onirique. Je viens une partie de la nuit pour voir l’apparition apparaître. On arrive après la levée des poutres et leur fixation aux arbres à grands renforts de cordes. Un immense cadre de bois pend là-haut à 3 ou 4 mètres du sol. Deux personnes évoluent dessus, pratiquement pas sécurisées. J’ai envie de monter, moi aussi. Je profite d’un moment d’inattention générale et je grimpe entre deux troncs, juste assez haut pour toucher de la main la poutre. 

Cette nuit là, il s’est passé quelque chose de joyeux et inédit qui s’est posé dans les arbres. On ne sait pas encore très bien quoi. Mais il y a quelque chose de posé sur les branches. C’est le début d’une apparition.

Après je m’éloigne quelques jours et quand je reviens le cadre est stabilisé, des piliers sont ajoutés. La chose devient solide. 

Une autre nuit on pose un plancher. On hisse, on porte des poutre et des plaques. L’échelle ploie, elle se redresse. On la déplace au fur et à mesure qu’on avance. En haut la visseuse grince. Quand il y a 4 plaques par 3, on monte tous. On est comme dans un nid, il y a des branches au dessus de nous très haut sur le fond du ciel. On se sent très légers. 

Ensuite c’est aussi le jour. Quand on passe en bas dans la rue, on entend les scies, les visseuses. C’est une course contre la montre en en même temps pas du tout. C’est une course avec l’été, avec les oiseaux. C’est une course avec le temps qu’il fait. Parfois, il pleut.

Des plaques venues toutes entières du précédent Vaisseau – les mains et les dos se rappellent encore comment elles ont été dévissées, portées, déplacées, rapportées – sont hissées avec un treuil électrique et viennent se poser pour faire les murs de la cabane. Une partie des vis a déjà servi trois fois. Récupérées. Détournées, vissées, revissées, ramassées, dévissées, tombées, emportées, récupérées. Au début, il manque des plaques pour terminer le sol, alors longtemps il reste un trou, quelque part au milieu. C’est par là qu’on monte à l’échelle. C’est par là qu’on pourrait tomber. Il y a aussi un escabeau ridicule qui se casse la gueule quand on essaye de monter dessus. Memento mori. 

Une fois la structure du premier niveau bien posée, les piliers sécurisés, les contrevents fixés, on peut monter sur le toit si l’on ose tenir en équilibre sur les poutres. C’est le futur second niveau. Il y a vue sur l’horizon, c’est à dire quelques lumières, de la fumée, du vert, du gris, du bleu. Le soir tombe déjà. Et c’est peut-être déjà le dixième soir depuis l’apparition. Les branches continuent à flotter au dessus. On aimerait jeter une corde en l’air et s’y hisser. Les perruches passent à heure fixe. Les chouettes viennent inspecter les lieux à la nuit tombée. Bientôt il y aura une mezzanine, un filet, un escalier intérieur, un petit balcon où se poser. Bientôt il y aura une passerelle qui montera vers le poste de vigie installé dans la cime du gros arbre. Bientôt une rivière coulera à l’emplacement où était jadis la rue des Chênes. Bientôt on construira le cinquième niveau du Vaisseau qui ressemblera de plus en plus à un phare.

 

Ramasser

Sur le terrain on trouve encore: une crèche (Jésus, Marie, Joseph que je sauve de leur habitacle en bois moisi), un testament humide dans une valise en cuir (probablement illisible), un harmonium électrique, un livre sur les oiseaux communs d’Europe, des casquettes avec un oiseau, un foulard avec des oiseaux, des bougies, des cendriers, deux rasoirs électriques, une boussole électronique, un matelas, très lourd d’abord, puis très léger une fois qu’il est sec, des couvertures, des chaussures, des manteaux, une montre, un petit nécessaire de toilette rouillé, des jeux de cartes, la moitié d’un teppaz (celle avec un haut-parleur).

Journal cabane #1

Déconstruire

Quand on déconstruit ce n’est pas difficile de dévisser ce qui a été patiemment vissé. Les planches partiront ailleurs et l’ailleurs ne fait pas peur. L’ailleurs c’est le changement, le changement c’est la surprise, c’est l’invention du monde qui recommence, c’est là qu’il peut se passer des choses intéressantes, pas dans la stabilité des fondations bien posées.

 

Nettoyer

Dans le “terrain” où l’on s’installe, il y a des débris de toutes sortes. La maison du vieux a été pillée et tout ce qui n’intéressait pas les pilleurs a été balancé par les fenêtres. Le chaos appelant le chaos, le lieu est devenu une décharge sauvage. Ensuite des toxicos sont venus faire les cons et ont incendié le petit garage, brûlant quelques arbres au passage et une partie de la toiture de la maisonnette la plus proche. La première chose à faire, c’est de nettoyer les débris. Cendres, planches, tuiles, bouts de ferraille, plastique fondu, trésors précieusement emballés dans du plastique par le vieux et malgré cela moisis par un hiver sous la pluie.

L’idée c’est de transformer du vide et des déchets en quelque chose de beau. Pour respecter la mémoire des lieux, pour pas piller l’espace à notre tour, on construira dans les arbres. Il y en a beaucoup sur le terrain, le ciel est tout habité de branches. Au sol on nettoiera simplement tout ce qui a cramé, tout ce qui a moisi. Quand le sol respirera un peu on verra ce que nous inspire la couleur de la terre. Peut-être bien qu’un jour il n’y aura plus de bouts de verre, plus de bouts de ferraille, et qu’on y marchera pieds nus. On verra.

Je nettoie les débris et je trouve des objets. Des porte-clés à l’effigie de cosmonautes américains. Des porte-plumes et des plumes. Des petites radios AM-FM dans leur emballage plastique, au moins une vingtaine. Des draps. Beaucoup de draps blancs. Certains partiellement brûlés dans l’incendie, d’autres pratiquement sans taches après plusieurs machines pour retirer l’odeur de moisi qui imprègne le tissu. Je m’interroge sur le statut de ces draps émergés de la cendre et de la boue. Je ne les utiliserai pas. Je les lave et je les empile. Un jour je les coudrai tous ensemble pour faire une silhouette qui danse dans le vent. 

Je trouve aussi une polaire qui semble à ma taille, une casquette, des pin’s, du matériel de couture; des menus objets en plastique: jeux pour enfants, perles, jetons. Je met de côté ce qui me touche. Je remplis un grand tiroir trouvé là. Le tiroir n’a plus de commode, il est posé dans l’herbe et quand il pleut les trésors sont aux quatres vents. Dans une boîte en métal contenant des fanions, je trouve des photos en noir et blanc où l’on voit le vieux et sa femme quand ils étaient jeunes. Fabrice qui a connu le vieux les identifie sur plusieurs photos. On les voit souriant les bras chargés de leurs deux enfants en bas âge sur le pas de la porte d’une maison de brique, pas celle qui a brûlé, une autre quelque part dans le nord de la France. Elle était très jolie. Il y a quelques polaroïds en couleur. Des photos de l’armée. Il y a leur photo de mariage. Son visage à lui est peu visible, l’humidité l’a doucement rongé, laissant visible l’ébauche d’un sourire et les taches sombres des orbites. Sa femme sourit, elle a un peu plus d’embonpoint que sur les photos avec les enfants. Boucles brunes. Elle est décédée avant lui.

Je trouve un porte-manteau qui pourra être utilisé pour pendre des manteaux dans la cabane. Je trouve un exemplaire des Fables de la Fontaine illustrées par Benjamin Rabier, toujours sous plastique et miraculeusement peu moisi, de même un Jules Vernes dont les pages sont toujours lisibles, les premières un peu brunies seulement, avec ces gravures qui me fascinaient quand j’étais gosse – la lourde couverture rouge mangée par les pluies tombe en miettes quand je la touche. Je trouve d’innombrables navets, cassettes, DVD, CD, vynils, que je jette sans distinction, De Funes avec Salut les copains, Mendelssohn avec Dalida. Je trouve une machine dont la fonction est de rembobiner les cassettes VHS. Je trouve une horloge figurant les oiseaux des bois. Je trouve des restes de parapluies, de phares de vélo, de très nombreux habits semi-moisis, semi-brûlés, imbibés de pluie, qui pèsent lourd dans les sacs poubelles qui s’empilent à côté du tas de ferraille.

 

Habiter

Je trouve des crapauds qui se pelotonnent sous une vieille chaussure, sous un tas de livres moisis. Ils bondissent sans prévenir et cherchent le prochain trou où se faire oublier. Je trouve beaucoup de vers de terre, ils doivent aimer la boue et la cendre. Dans un pot en plastique rempli d’eau à moitié croupie, je trouve de mystérieux bigorneaux d’eau douce à la carapace contournée. Je trouve des orvets dans les habits mouillés. Dès qu’ils sont à découvert, ils se carapatent en silence. Après quelques rencontres on s’apprivoise et je finis par en attraper un. Il a des reflets presque dorés, des yeux fendus, une petite langue. Les animaux animent et se partagent le terrain depuis bien des années. Nous n’en sommes que des envahisseurs temporaires. 

Programme d’été

J’aurai une autre maison d’écriture cet été : un atelier en ligne de François Bon, et pour aller y faire un tour, c’est ici que ça se passera –  https://bit.ly/2S5bvXz

Il y sera question de construction, de sols, de parpaings de phrases et de fabrication verbale.  Je publierai mes articles liés à l’atelier là-bas et pas ici. Ce qui ne veut pas dire que je ne publierai rien ici.

Les choses se construisent de part et d’autre. L’important étant que structurellement cela tienne le coup.

Certains jours j’ai un tigre à la place du coeur

Certains matins j’ai un tigre à la place du cœur. Il me mange les rêves. Il se fait les dents sur mon envie de vivre. Il me tue. Il sort ses griffes par ma bouche. Je ne sais pas comment m’en débarrasser. Je secoue mon tigre dans tous les sens. Je le tire par les moustaches. Je lui dis va-t’en, écraseur. Va t’en avec tes pattes de plomb. Va t’en. Je ne suis pas un paillasson. Je ne suis pas une chaise où la peine vient s’asseoir. Je n’ai pas fini de vivre. J’ai trop envie. Alors le tigre commence à se sentir inconfortable. Il desserre ses griffes. Il s’étire et change de position et ça me chamboule tout entière parce que c’est un tigre adulte qui fait quand même dans les 300 kg. Moi je ne me démonte pas et je vais au bord d’un autoroute. Je me mets juste derrière les barrières métalliques et je crie assez fort pour couvrir le bruit des moteurs que la vie passera par moi, que l’amour passera par moi, et que ce n’est pas un tigre de merde qui l’empêchera. Alors enfin tout d’un coup d’un bond le tigre s’échappe. Au risque de choquer les amis des bêtes, je souhaite à ce bel animal félin souple et sauvage de finir écrasé sous un poids-lourd, comme les lapins sanguinolents qui font des taches sur le macadam. Mais je le connais, il longera les glissières de sécurité jusqu’à la prochaine station service. J’espère quand même qu’un jour un gros camion lui roulera dessus. Qu’on en finisse avec cette histoire. Qu’on en finisse une bonne fois pour toute.

D’un autre côté – Amsterdam

Pour la chanteuse Barbara Weldens qui m’a inspiré cette translation avant de disparaître. Je lui aurais fait parvenir. Elle aurait peut-être aimé.  

C’est fait pour être chanté avec une énorme énergie et une voix rugissante. 

 

Dans le port d’Amsterdam

y a des enfants qui dorment

dans les bateaux échoués

des faubourgs d’Amsterdam

 

Dans le port d’Amsterdam

y a des putains qui chantent

pour faire taire les sirènes

le long des berges mortes

 

Dans le port d’Amsterdam

y a des putains qui meurent

pleines de foutre et de larmes

aux premières lueurs

 

Mais dans le port d’Amsterdam

y a des putains qui naissent

dans le sang les caresses

et la douleur des femmes

 

Dans le port d’Amsterdam

y a des enfants qui mangent

sur des tables tremblantes

des miettes de pain blanc

ils vous montrent des yeux

A rêver sur la dune

A dormir sur la hune

A oublier le vent

 

Et ça vous prend le coeur

ces garçons et ces filles

qui s’en iront bientôt

qui rient à pleine dent

et qui vont sur la mer

pêcher les goëland

inventorier l’enfer

comme le firent leurs parents

 

Dans le port d’Amsterdam

y a des putains qui dansent

en se frottant la panse

sur la panse des hommes

et elles tournent et elles dansent

comme des soleils crachés

sur le son déchiré

d’un accordéon rance

 

Elles se tordent le cou

pour mieux s’entendre rire

jusqu’à ce que tout à coup

l’accordéon expire

Alors le geste lent

alors le regard fier

elles ramènent leurs bâtards

jusqu’en pleine lumière

 

Dans le port d’Amsterdam

y a des putains qui boivent

et qui boivent et reboivent

et qui reboivent encore

elles boivent à la santé

des marins d’Amsterdam

de Hambourg ou d’ailleurs

enfin elles boivent aux hommes

qui leur donnent la corde où se pendre

qui leur donnent des écus

des larmes aux couleurs d’or

et des enfants tous nus

 

Et elles courent jusqu’au sémaphore

elles montent au bastingage

et elles crachent comme je pleure

sur les hommes infidèles

 

Pour le Vaisseau

Quelqu’un a vu le chat?

Pas moi. C’est grand ici. Qui a eu l’idée de tout ça?

Qui a eu l’idée de faire dormir des gens dans la rue?

Donne moi l’économe au manche vert, celui qui épluche les légumes et pas les doigts des gens.

Les oignons pleurent déjà –

Rajoute encore des épices, Mouss –

Ici c’est la marmite géante pour faire la soupe. Pour les maraudes il y a d’autres marmites plus petites, celles qui conservent la chaleur, les cocottes-thermos rouges bien accrochées à leur couvercle. C’est celles là qu’on charge dans les voitures. La nuit quand il fait froid la fumée qui sort des marmites c’est son odeur qui est bonne, l’odeur de la fumée, on pourrait presque s’en nourrir. Mais pas eux. Eux il leur faut la soupe.

Rajoute encore des épices, Mouss –

Regarde les épices, ça – c’est ça qui donne le goût. Regarde, le mélange pour curry venu tout droit d’Inde !

La dernière fois c’était un peu trop épicé tu sais. Il y en a qui ont fait la grimace.

Ah tu crois. Moi je crois qu’il en faut des épices. C’est ça qui donne de la force –

La dernière fois il y avait trop de carottes à éplucher. Trop de carottes.

Tu arrives toujours après les oignons toi, c’est facile les carottes, ça ne fait pas pleurer.

Les carottes moisies ça fait pleurer quand il faut trier et couper tout ce qui est pourri et que tu baignes dans l’odeur plusieurs heures durant.

Ma grand-mère disait toujours : les légumes un peu moisis, les vieilles pommes, c’est comme les hommes. Il faut creuser, évider, se débarrasser d’une bonne partie du bazar, mais ce qui reste à la fin, c’est précieux – éplucher un tas de légumes abîmés c’est comme être des chercheurs d’or. De toutes façons, c’est des invendus. Tu imagines toute cette quantité de légumes qui autrement partiraient s’anéantir dans le néant?

Tu sais pourquoi on ne met jamais les pommes de terre au début? On les met vers la fin parce que sinon elles tombent toutes au fond et ça fait de la purée. Au début on met l’oignon. Ensuite les carottes, les navet, les betteraves et le chou qui mettent longtemps à cuire. Le poireau. Les aubergines. Le persil. Vers la fin les tomates et les courgettes et les pommes de terre coupées en tous petits dés pour qu’elles cuisent assez vite et qu’elles ne partent pas au fond.

Quelqu’un a vu le chat? Je le voyais tout doux, il m’a presque griffé.

Le chat n’est pas doux, il est libre et c’est sa liberté qui le rend doux. D’ailleurs il est parti – 

Ici c’est grand. C’est fou de penser qu’il n’y avait rien. Il y a longtemps, il y avait un garage, un atelier, quelque chose, avant. Mais pendant plusieurs années, plus rien. Il y en a beaucoup, des lieux qui sont remplis de rien. Il paraît que dans la grande ville c’est 15% des logements qui sont vacants. Alors que des hommes des femmes et des enfants sont dans la rue.

Ce sont des espaces en attente.

Ici il y a eu quelque chose qui a fait que ça a fini d’attendre. Il était temps.

Qui a eu l’idée de tout ça?

Qui ça? Le lieu lui même peut-être? Quand on est entrés au début c’était un très grand hangar vide avec des trous dans le toit. On a aménagé des petits ateliers pour la couture, pour le bricolage. On a stocké des instruments de musique. On a installé du matériel dans la grande pièce au fond. Avec les scies et le bois qu’on a récupéré on a fait tout ça. On a fait quelques chambres aussi parce qu’il fallait pouvoir dormir. On a très vite installé le coin cuisine parce qu’il fallait pouvoir faire la soupe pour les maraudes du samedi.

Moi je ne savais pas qu’il y avait tout ça derrière le mur. Sinon je serais venue plus tôt. Un homme m’a offert du pain et il m’a parlé de ce lieu mais je ne savais pas qu’on pouvait y venir pour la capoeira le mercredi, faire de la musique le vendredi et le samedi, je ne savais pas pour les soupes le samedi après-midi. Je serais venue plus tôt éplucher des légumes.

Quand on entre il y a le coin cuisine où on fait la ronde le samedi avec les couteaux et les économes –

Il y a le coin bar qui contient les plats, le lavabo, les couverts, le four, les assiettes, les moules à gâteaux. C’est important les gâteaux. Une odeur de gâteau au four c’est ça qui rend chaque jour comme un jour d’anniversaire. C’est bien plus important que l’odeur de la soupe.

Chacun ses goûts. Il y en a qui préfèrent l’odeur des frites bien salées.

A droite au dessus il y a la fresque en matériaux de récup avec les bateaux en papier, la mer et le soleil. Les enfants la prennent en photo, ils voient tout de suite que c’est un vrai coucher de soleil.

C’est un lever de soleil aussi. Le matin.

Au dessus du coin cuisine à gauche il y a la mezzanine. La mezzanine elle a été construite pour les enfants et pour le chat. Parce qu’il y avait des enfants qui venaient et pourquoi pas leur donner un endroit à eux. Et surtout pour le chat.

Quand on est en haut on a facilement le vertige mais les enfants n’ont pas le vertige. Ils sont au dessus, derrière le filet, ils guettent les adultes qui passent et ils essayent de leur attraper les cheveux ou ils leur jettent des kaplas dessus. Quand on est en haut on aimerait bien être un enfant ou un chat pour pouvoir se lover dans le filet trampoline et écouter la rumeur du monde.

Et aussi il y a la pièce avec les instruments de musique et la scène, l’autre pièce avec les grandes tables de travail et les établis et les outils pour travailler le bois, il y a la machine à coudre, il y a le poêle, il y a le chat. Moi je ne comprends pas pourquoi il n’y a pas plus de lieux comme ici. Des endroits qui mélangent de l’associatif, du solidaire, du festif, des logements, des espaces de création.

Quand on pense à tous ces espaces vides dans les bâtiments.

Ecoute. Les murs, les filets, l’escalier rouge, ce sont des morceaux du bateau d’un pirate. On dit qu’il est venu d’Amérique avec les cales pleines de bois et de rêves. Il a démonté son bateau, c’était l’hiver. En hiver les bateaux hivernent. Ici le hangar était vide alors il a posé le bois contre les murs. Au bout de quelques mois les murs se sont emparés du coeur du vaisseau. Le pont, les sabords, les espars, les haubans ont décidé qu’ils n’iraient pas plus loin. Le mât s’est amarré quelque part entre la scène et la cuisine. L’échelle s’est posée là. Les cabines sont devenues des ateliers. Le bateau est resté à quai. Mais quand tu écoutes bien si tu poses ta tête contre un mur tu peux entendre la mer glisser le long de la coque. Tu peux sentir les vibration du vent dans les mâts. Le pirate, on dit qu’il est parti. Il a compris que son vaisseau était bien, là, rue Merlet, quelque part dans Montreuil en Seine-Saint-Denis. Il reviendra peut-être.

Il est déjà revenu. Il était là à tous les concerts, il est venu voir le Mashup Film Festival, je l’ai vu se cacher dans les haubans avec son bandeau sur l’oeil. Il était là les jours de pluie, il était là les soirs où la musique faisait vibrer les corps – il était là. Il va revenir, c’est sûr. Le jour où la police se pointera pour interdire l’accès au lieu, il sera là pour les accueillir.

Et il ira où si le Vaisseau ferme?

Le Vaisseau ne fermera pas. Il s’envolera.

Mais les murs, les cordes, les mâts?

Ils s’envoleront.

Mais les gens, l’esprit du lieu?

Les gens c’est toi, c’est nous, c’est eux. Tu restes à bord?

Quelques minutes avant la fin du monde

Ce texte (« Moi, vu par un autre – En 4000 signes ») est la conclusion de l’ « atelier d’hiver » mené par François Bon, atelier suivi des mois de décembre 2018 à mars 2019. Gratitude infinie à son égard. 

 

Quatre légendes nous rapportent l’histoire de Jonas : selon la première, il se trouva puni de n’avoir pas obéi à Dieu et jeté à la mer, où une baleine l’avala et le garda trois jours dans ses entrailles avant de le recracher afin qu’il effectue la mission qui lui était échue.

Selon la deuxième, la baleine le prit dans sa bouche pour le sauver de la noyade et le préserva afin qu’il écrive le livre de Jonas, ce qu’il fit, mais ce livre fut perdu quelques siècles plus tard dans le grand incendie suscité par la colère divine contre la ville de Ninive.

Selon la troisième, Jonas, brûlant d’une juste colère, enflamma dans le ventre de la baleine les restes d’une épave et força sa libération afin de dire au monde les atrocités perpétrées au nom de Dieu.

Restait la question du pardon – le pardon d’un peuple à son dieu, le pardon des morts aux vivants, des dormeurs aux éveillés, de Jonas à la baleine.

 

L’autre jour j’ai fait un rêve. J’ai rêvé que le soleil était posé sur le sommet d’une montagne et que sur les pentes de la montagne tout était irradié et brûlé. Je voyais des personnes qui allaient dans la direction du soleil et je voulais leur dire d’arrêter parce que c’était dangereux. Ils étaient en train de randonner et ils ne se doutaient pas que le soleil était posé là sur la montagne. Ils ne m’entendaient pas, ils étaient déjà trop loin.

Ce matin, j’ai ramassé les journaux abandonnés. Je fais ça souvent. Les nettoyeurs de la RATP mettent tous les déchets dans une poubelle de vrac. Au terminus, quand tout le monde est descendu, je ramasse les journaux abandonnés avant que les nettoyeurs aient le temps de passer. J’aime l’ordre et j’aime l’idée que le papier soit recyclé. J’aime les arbres, aussi. Ce matin, il y avait sous un journal un carnet, et dans le carnet quelqu’un avait écrit des choses et dessiné. Je ne l’ai pas jeté mais je ne l’ai pas lu. Je l’ai presque jeté. J’aurais pu le jeter mais j’ai vu la couverture en cuir noir et je l’ai glissé dans mon sac. Disons que je me souviens d’une occasion où quelqu’un m’a contacté pour me dire qu’il avait retrouvé un objet personnel que j’avais égaré, et que j’ai une sorte de dette à éponger. Je me suis félicité d’être descendu de la rame avant que les portes se ferment. Il était l’heure d’aller au travail. Je fais du contrôle qualité pour une entreprise qui s’occupe du traitement des déchets recyclables pour plusieurs communes d’Ile-de-France. Donc ramasser les journaux, c’est aussi une déformation professionnelle.

La propriétaire du carnet, j’ai pu la contacter pendant ma pause de midi. Il y avait son nom sur la première page, écrit d’une main enfantine. Pas de numéro de téléphone mais avec les réseaux sociaux on peut facilement retrouver les gens. En face de son nom, il y avait un dessin avec un arbre et une girafe. Elle travaillait pas loin. En fin d’après-midi c’était compliqué de passer mais elle proposait qu’on se retrouve le lendemain pour qu’elle m’offre un café. J’ai accepté, même si je n’étais pas sûr qu’il soit nécessaire de prendre un café pour lui rendre le carnet.

Elle est arrivée à 13h40 au lieu de 13h30. Elle était désolée. Elle a demandé si on pouvait se mettre à une autre table plus près de la fenêtre. Pour le soleil. Elle a dit, il n’y en a pas beaucoup, raison de plus. Elle s’est assise face à la lumière. Elle avait l’air gentille, fatiguée, très jeune sauf qu’en fait la veille au soir j’avais lu qu’elle avait mon âge. Enfin, pas moi, ma compagne. Je lui ai dit que c’était indiscret, elle m’a dit : moi, je n’ai aucun scrupule, et je m’en fiche, je ne vais pas la rencontrer. C’est comme de lire un roman. Elle n’a qu’à pas oublier son carnet dans le métro si elle ne veut pas qu’on la lise. Hélène a lu un peu, et puis au bout d’un moment elle l’a reposé et elle est partie s’occuper de son chat. Je lui ai dit : « Alors ? ». Elle m’a dit : « Je croyais que tu ne voulais rien savoir ? ». J’ai dit d’accord, ça ne m’intéresse pas vraiment. Elle m’a dit que la personne qui avait perdu le carnet lui faisait l’effet d’être quelqu’un de très brouillon. Elle avait des enfants. Dans le carnet il y avait des dessins à elle, des dessins de ses enfants, des textes où elle se posait des questions sur des tas de choses, des idées de textes, des petites histoires, des projets de projets, et des notes prises pendant des réunions d’associations, par exemple la réunion du collectif compost, la réunion des parents d’élèves de l’école Machin. Elle m’a dit qu’elle aimait bien certains dessins, et qu’elle aimait beaucoup son écriture, la manière de tracer les lettres. Mais qu’elle n’aimait pas trop les histoires. De toutes façons, Hélène n’aime pas trop lire. Elle m’a dit aussi : je crois qu’elle sera contente de retrouver son carnet. Mais il faudrait lui conseiller d’avoir plusieurs carnets différents, un pour les enfants et un pour elle. Et de suivre un ordre chronologique. J’ai dit que je lui proposerai ses services. Hélène, coach en organisation, lit vos carnets et vous simplifie la vie.

Donc quand je l’ai rencontrée je savais qu’elle avait environ le même âge que moi même si elle paraissait moins. Et qu’elle n’était pas très organisée. Elle avait l’air gentille en tout cas, elle m’a demandé ce que je prenais comme café, elle m’a expliqué qu’elle m’avait proposé de venir là parce que c’est là qu’elle travaille en ce moment et ils font des très bons cafés, elle a demandé au serveur quel était le café du jour, c’était un café de Bali. Elle me l’a conseillé. Elle m’a prévenu qu’il était bizarrement acide mais avec un peu de sucre ça passe et quand on s’y fait après on ne peut plus s’en passer. Il y a eu un silence et je me suis dit que c’était le moment de sortir le carnet. Elle l’a pris sans me remercier et l’a ouvert. J’ai dit : « Je n’ai rien enlevé. » Pour faire de l’humour, parce que c’était comme si elle vérifiait que le contenu était toujours intact. Juste après l’avoir dit j’ai pensé que j’étais idiot, cela laissait entendre que j’avais lu son carnet alors que je ne l’avais pas fait, justement. Elle a eu l’air de trouver ça drôle. Elle m’a montré une page couverte de gommettes et elle m’a dit : « Dommage ! ».

Je lui ai dit qu’elle avait visiblement des enfants très créatifs. Elle a répondu que oui, c’est sûr. Elle m’a montré une double page en me disant : là, c’est ma fille qui m’a dessinée, et en face, c’est moi qui ai dessiné ma fille. Le dessin au crayon fait par sa fille était très anguleux, un peu cubiste. Il en ressortait une grande énergie, comme si la personne qui avait dessiné avait tenté de tailler le réel pour en faire ressortir des lignes de force. Son dessin à elle était fait à l’encre avec des zones d’ombre et de lumière tranchées. Le regard de l’enfant était très franc, un peu ironique. J’ai dit : « Votre fille vous ressemble. » Elle a dit : on me le dit souvent. Les gommettes, c’est son petit frère. Elle m’a dit qu’elle tenait beaucoup à ce carnet parce qu’il contenait le double portrait qu’elle m’avait montré, et aussi le premier bonhomme qu’avait dessiné son petit garçon. Elle a pris le carnet à l’envers et l’a feuilleté depuis la fin pour me le montrer. Je n’ai pas vu de bonhomme, juste un vague cercle avec des traits colorés gribouillés dans tous les sens, jusqu’à ce qu’elle m’indique où étaient les yeux, les jambes, les bras du bonhomme. Même comme ça, je n’étais pas convaincu d’avoir vu ce qu’il fallait voir. Elle avait l’air tellement persuadée de ce qu’elle me disait que j’ai fait semblant. J’ai demandé par politesse quel âge il avait. Elle m’a dit bientôt trois ans. Elle a dû sentir que les dessins d’enfants ne me passionnaient pas. Elle a rangé le carnet.

J’ai demandé : « Vous écrivez, aussi ? ». Elle a dit : oui, j’essaie. C’est à dire, je voudrais écrire plus. J’ai dit : « Je n’ai pas lu, mais j’ai vu qu’il y avait des choses écrites entre les dessins ». Elle a souri. Elle a bu son café.

Elle a reposé sa tasse. Elle a dit, justement, ça m’intéresserait d’avoir votre avis. Pour vous, ça sert à quoi les livres, les mots, tout ça ?

A quoi ça sert ?

Oui, exactement, à quoi ça sert ? Je vous pose la question parce que j’essaie de mieux comprendre comment les gens autour de moi perçoivent ça. Et comme je ne vous connais pas, c’est intéressant.

J’ai dit : Je ne pensais pas que j’aurais à réfléchir. Sinon j’aurais gardé le carnet. Attendez. Les livres, les mots. D’abord, ça sert à communiquer. A décrire, à donner des informations. Des connaissances.

Ah.

Il y a des livres qui permettent de se distraire. J’aime bien les polars.

Oui.

Ensuite…

Elle m’a regardé avec espoir. Mais je ne savais pas trop quoi ajouter.

Et puis ça m’est revenu.

Ensuite, cela permet aussi d’imaginer des choses, de se les représenter. Je veux dire, par exemple, il y a certaines sensations que j’ai pu ressentir par la lecture avant de les ressentir en vrai. Et je n’aurais pas pu les ressentir autrement. Par exemple, ce que l’on ressent face à une baleine échouée, on peut le voir en vidéo mais voir une vidéo ça n’a rien à voir avec ce que l’on ressent quand on est face à ça. Je pense qu’un texte peut dire bien plus précisément qu’une vidéo ce que l’on ressent face à une baleine échouée.

Elle a dit : c’est intéressant. Je n’avais pas pensé à cela. Par exemple pour dire ce que l’on ressent face à la mer. Ou quand on est amoureux. Ou quand on est malheureux. Cela permet de se figurer une émotion, de ressentir quelque chose sans le vivre pour de vrai. Mais en quoi c’est vraiment utile ? Je veux dire, ce qui est important c’est de le vivre pour de vrai, non ? J’ai dit : non, pas forcément. Par exemple, c’est mieux de ne pas croiser trop de baleines échouées. C’est mieux si tout le monde n’expérimente pas certaines choses directement.

C’est vrai.

Et vous, pourquoi vous écrivez ?

Je crois que c’est pour plusieurs raisons. D’abord, j’aime bien raconter des histoires. Et puis pour dire certaines choses. Elle a paru chercher précisément ce qu’elle voulait dire comme choses. Je ne sais pas, par exemple justement, peut-être dire des choses sur la baleine échouée. Des choses sur la mémoire.

Sur la mémoire de la baleine échouée ?

Pourquoi pas. Est-ce que vous auriez envie de lire quelque chose à propos de la mémoire d’une baleine échouée ?

J’ai répondu : franchement, non.

Oui, moi non plus. C’est le problème avec les baleines. Cela n’intéresse pas forcément les gens.

Mais j’ai lu récemment quelque chose qui m’a donné à réfléchir. J’ai lu quelqu’un qui disait que les livres pour lui cela servait à vivre. Et je crois que c’est vrai. Il disait que quand il lit un livre, si après avoir lu ce livre il a l’impression qu’il est en train de marcher sur une plage à marée basse, c’est que le livre était un bon livre pour lui.

En fait en ce moment je me demande comment je peux être utile en écrivant. Je me pose ce genre de questions. Je veux dire que si j’écris c’est pas que pour moi. C’est pour moi mais c’est pas que pour moi. Quelqu’un m’a dit une fois que de pouvoir écrire c’était un don, de pouvoir faire rire les gens ou les faire rêver ou les faire sortir de leur quotidien. Et donc j’ai décidé d’y croire et de me remettre à écrire en pensant que ce que je fais cela peut aider d’autres personnes à vivre. C’est une très bonne raison d’écrire.

Elle a eu l’air gênée de m’avoir expliqué tout ça.

En fait je ne sais pas pourquoi je vous explique tout ça. Peut-être parce que vous avez trouvé mon carnet. J’ai eu l’impression que ça pouvait vous intéresser.

J’ai dit que ça m’intéressait. Moi si j’avais le don d’écrire je sais de quoi je parlerais. Je parlerais de l’exploitation illusoirement illimitée des ressources limitées disponibles sur Terre, et de la fin du monde tel que nous le connaissons.

Ah ?

Oui. Ce n’est pas très compliqué. Elle avait l’air d’être prête à écouter. D’habitude j’évite de parler de ça quand je rencontre quelqu’un pour la première fois car on m’a déjà dit que je faisais peur aux gens. Mais j’ai eu l’impression qu’elle était prête à m’écouter donc je me suis lancé. Notre économie repose essentiellement sur le pétrole. On continue à fabriquer massivement des objets en plastique, à faire circuler toujours plus de voitures et d’avions et des énormes bateaux à moteur qui consomment des tonnes de carburant. Les réserves de pétrole s’épuisent petit à petit. Et produire du pétrole, c’est polluant, et ce sera de plus en plus compliqué puisqu’il faut inventer sans cesse de nouveaux procédés pour l’extraire. Qu’est-ce qu’on fera après ? Il y en ce moment un boom de production d’énergie à base de charbon qui est encore plus polluante que l’énergie pétrolière. D’ici vingt à trente ans, le réchauffement climatique va provoquer des famines terribles et une accentuation des flux migratoires. Sans parler des zones qui ne seront plus habitables. En fait, tout ce dont je parle, c’est pour demain. On en verra les premiers signes bientôt, en 2050 au plus tard. Tout le monde ne devrait parler que de ça et des moyens d’anticiper sur ces catastrophes et de diminuer leur impact. C’est ça que je comprends pas. Pourquoi ce n’est pas le seul sujet abordé partout, dans les journaux, dans les romans, par les politiques, tout le temps.

Elle m’a dit tu as raison il faudrait écrire à propos de ça. Pourquoi on n’en parle pas plus. Parce qu’on ne vit toujours que dans le présent. On veut croire que demain ce sera toujours comme aujourd’hui. On veut croire que d’autres personnes mieux qualifiées que nous vont s’occuper de la transition. Et puis on ne sera pas les plus concernés par les famines et l’augmentation de la chaleur. C’est pour les pays du sud que ce sera vraiment terrible. On va se débrouiller pour ne pas être trop impactés. On fermera un peu plus les frontières. On les laissera se débrouiller et s’entretuer comme on le fait aujourd’hui.

J’ai dit oui.

Elle a dit je suis contente de t’avoir rencontré. En fait il ne faut pas écrire sur la mémoire de la baleine qui s’est échouée ; il faudrait écrire pour empêcher la prochaine baleine de s’échouer. Toi aussi tu peux écrire, en fait tout le monde peut écrire. Tu peux écrire dans le métro par exemple.

 

C’est un savoir universellement partagé que le métro est un lieu sale. Or voici un petit robinet. Il est situé à une trentaine de centimètres du sol, il est raccroché (comme c’est souvent le cas pour les robinets) à un tuyau métallique qui doit acheminer de l’eau. Ce n’est pas le premier que j’observe, et je ne suis pas certaine d’en avoir jamais vu un fonctionner. Celui-ci est, comme les autres, petit, discret, et aussi ambigu que ceux qui distribuent l’eau dans les toilettes des trains – est-elle potable ou non ? Et si non, pourquoi ? – Peut-être qu’elle l’est, quand on réussit à la faire couler – bien que l’on ne souhaite pas particulièrement la boire. Jadis, le métro n’était pas un refuge pour des personnes en grande précarité, ou l’était moins qu’aujourd’hui, et les robinets fonctionnaient, à savoir que si l’on était dans une situation où l’on avait besoin urgemment d’eau, l’on pouvait en obtenir. Lorsqu’une mère en était réduite à faire uriner son enfant dans la petite rigole qui longeait le bord d’un quai ou d’un couloir, elle pouvait si elle le souhaitait faire couler un peu d’eau après. Ces robinets apportaient une forme de raffinement à la brutalité du monde souterrain où ils apparaissaient. Le robinet surgissant là en bas du mur dans son revêtement de métal sombre était porteur d’une possibilité de propreté. Aujourd’hui où des fuites d’eau apparaissent un peu partout aux murs et aux plafonds, les robinets s’ouvrent avec une clé particulière. Mais le petit robinet tout recroquevillé au bout de son tuyau reste porteur de cette hypothèse, de cette éventualité de propreté, qui subsiste même si le robinet jamais ne coule. Dans le même temps le métal du robinet, qui contient l’eau hypothétique, est peu à peu rongé par le doute : à quoi sert un puits quand il est bouché ? Sous le revêtement d’asphalte noir et lisse, dans la lumière artificielle, où sont les végétaux, où est la terre assoiffée ? Où sont les hommes ? Rares sont ceux qui osent y porter la main – essentiellement des enfants ou des hommes perdus. On ne touche rien dans le métro. Certains passent comme moi devant le mur et ne remarquent pas les canalisations. D’autres s’en étonnent. D’autres, habitués à voir des choses inutiles, acceptent l’idée que le petit robinet ne coule pas.

Elle m’a dit : je savais que je gagnerais à prendre plus souvent le café avec des inconnus.

Je lui ai parlé de mon inquiétude pour le papier. Elle m’a dit que je pouvais écrire sur du papier recyclé. Je lui ai parlé de mon inquiétude pour les mots. Elle m’a dit : là il y a des ressources inépuisables. Plus on les utilise, plus il y en a. Ce n’est pas ce que je voulais dire. Je voulais dire que je ne connaissais pas les mots pour écrire. Elle a dit qu’on pouvait commencer par faire ensemble la liste des choses importantes à écrire.

Elle a ressorti son carnet. J’avais un stylo dans la poche. Elle a arraché une feuille en disant que cette liste c’était la mienne. Elle la recopierait après. Alors j’ai pris le papier. Je voyais que l’heure tournait et que je devais retourner au travail, donc j’ai proposé qu’on s’arrête là et qu’on se retrouve le lendemain midi, comme ça entre temps on pouvait faire avancer la liste chacun de son côté. Elle m’a proposé de faire un document partagé. Je lui ai dit non, que je préférais le papier. Elle a insisté pour m’offrir le café. C’était pour me remercier. Elle n’est pas partie en même temps que moi, en fait elle travaille dans ce café. Elle travaille sur son ordinateur, sur des projets en lien avec le web et l’éducation, et sur ses projets d’écriture. Elle vient là parce qu’elle aime le café balinais. Je ne lui ai pas dit que ce n’était probablement pas une bonne idée de faire venir du café de Bali et que l’empreinte carbone du café éthiopien me semblait plus intéressante. Ensuite je suis parti.

 

A. fait un rêve. Elle rêve qu’elle parcourt un très très long couloir désert. Elle n’est pas seule, elle est accompagnée par quelques personnes de sa connaissance. Elle guide les autres, même si elle c’est la première fois qu’elle est là : c’est elle qui a découvert ce passage, presque par hasard. On lui en avait parlé et elle est passée devant, elle a ouvert la porte et s’est aventurée. Le couloir est très propre et très bien éclairé, le sol est en linoléum vert, les murs sont d’une teinte un peu jaune. Ce pourrait être un couloir d’hôpital, d’un hôpital abandonné. Grâce à ce couloir, on peut aller en ligne droite d’un endroit à un autre. Il s’étend à perte de vue. Il y a quelques pièces latérales, elles sont désertes. Leurs portes sont parfois fermées à clés. Peut-être quelques fenêtres. S’il y en a, elles donnent sur un paysage boisé en contrebas, du côté gauche du couloir. Mais c’est plus probable qu’il n’y en ait pas. Les pièces latérales, pour la plupart situées à droite, n’ont aucune fenêtre, elles donnent vers l’intérieur d’un bâtiment ou sont enterrées. Le couloir est désert, personne ne l’emprunte jamais. Ou bien c’est un horaire où absolument personne n’y passe. Une fois qu’on y est engagé, on poursuit son chemin jusqu’à l’autre extrémité, il n’est jamais question de faire demi-tour puisque l’on sait que ce couloir mène quelque part, que l’on veut y aller et qu’il y mène d’une façon plus efficace que tous les autres moyens connus. Non pas que l’on souhaite fuir le lieu d’où l’on vient. Mais ce couloir est attirant, il est efficace, propre et désert. La porte derrière nous s’est refermée. Il s’agit d’aller de l’autre côté.

Le lendemain quand je l’ai retrouvée j’ai voulu lui dire que je préférais arrêter là parce que cette liste risquait d’être trop longue et surtout, en admettant qu’on écrive à propos de toutes ces choses, comment on ferait ensuite pour que d’autres personnes lisent ces textes ? Parce que des lecteurs, il n’y en a pas. Alors ça sert à quoi en vrai ? Il faudrait faire un film. Elle m’a dit tu l’as dit toi-même hier, un film ça ne permet pas vraiment de ressentir. C’est juste pour voir des images. Les mots ils servent à autre chose.

On a échangé nos listes. J’avais écrit :

– cynisme du modèle libéral qui continue à faire de l’argent sur des produits polluants et des modes de production d’énergie non renouvelable

– inéluctable augmentation de la température moyenne à la surface de la planète

– en conséquence famines terribles

– en conséquence apparition de nouvelles zones de désert non habitables

– en conséquence montée du niveau des océans

– en conséquence guerres, religions et autres folies humaines provoquées par la misère

– en conséquence flux migratoires toujours plus importants

– destruction d’une grande partie des espèces animales et végétales

– sociétés riches recroquevillées sur les privilèges et les acquis à ne pas perdre, maintenues par la société de consommation et la communication de masse dans un idéal de possession matérielle, fermées à la différence

Elle avait écrit :

– après moi, le déluge et que le plus fort gagne : histoire des hommes forts et des hommes faibles

– la générosité n’est pas un modèle économique viable et autres contes libéraux

– des différentes manières de fermer les yeux et des différentes manières de les ouvrir

– histoire de l’homme-chèvre

– histoire de la femme qui travaillait au loin

– la reconnaissance de l’état de catastrophe naturelle et les flux migratoires d’urgence – Faut-il accueillir nos voisins quand le rez-de-chaussée est inondé, que la bibliothèque a pris feu et que ceux qui sont montés sur le toit sont exposés à des tirs de snipers ? Qu’ils crèvent : je ne peux pas accueillir toute la misère du monde et tant que les autres n’ouvriront pas leur porte la mienne restera fermée

– les vieilles cartes postales

– les Voyageurs

– le chant des oiseaux partis

– le sourire de la baleine

 

J’ai dit il y a du boulot. Elle a dit oui. C’est bien comme ça.

Image/jour #6 /// Saint-Roman

Photographie Stewen Corvez – « Une image et le jour »

 

C’était la seconde fois qu’il participait à ce festival – il avait tant aimé la première fois. C’était en été, il y avait eu cette fanfare qui avait joué juste avant, une grande énergie, sous les hauts arbres qui bordaient la clairière il y avait ces musiciens et tous ces gens qui dansaient – encore avant il y avait une battucada, à chaque coup sur le tambour il avait senti son corps vibrer comme si c’était lui la peau tendue, lui la caisse de résonance, et lui le bâton qui frappe. Sous sa peau il sentait comme un autre lui même pas loin d’éclore, dans ses doigts la musique s’impatientait, et enfin cela avait été son tour de jouer. Il avait joué fort et juste, et dans le temps, il avait sorti les notes qui vibraient et les avait envoyé très haut dans les feuilles des grands arbres, il avait voulu entrer dans le corps de ceux qui écoutaient, entrer par les oreilles mais pas que, entrer par grandes vibrations, par vagues successives, porté par les percussions qui le jetaient en avant. Ils avaient beaucoup joué ce soir là, au moins trois reprises après la fin du concert, et dansé après le concert parce que la battucada était revenue. Ils avaient dansé comme si c’était la dernière fois qu’ils dansaient, lui avec son instrument toujours à la main, et il y avait les autres, la chanteuse enceinte, le percussionniste colombien, le guitariste, en transe, épuisés, ravis – après un peu plus tard il avait vu la chanteuse allongée, elle reprenait son souffle, son ventre faisait comme une petite montagne sous sa robe et il avait pensé que c’était beau et très étrange.

Cette fois ci tout était très différent. Les percussionnistes avaient oublié de mettre le piano électrique du pianiste dans le camion, la chanteuse avait disparu car elle avait déménagé, et l’enfant, une petite fille, qui avait partagé depuis le ventre de sa mère le grand déferlement de joie passé, allait grandir dans une ville loin des clairières où la musique se donne et se reçoit. Il ne pouvait s’empêcher de trouver cela déprimant, et triste de voir le pianiste désœuvré aller et venir pendant que les autres installaient la sono. Il faisait beau, toujours, et les grands arbres étaient les mêmes, et les habitants du village leur avaient réservé un accueil encore plus chaleureux que l’année d’avant – la petite chambre où il était logé donnait sur un verger. Avant même que le public n’arrive, avant que les premières notes soient jouées, il savait qu’il ne retrouverait pas la même intensité, la même présence. Il avait envie de s’allonger par terre. Mais qui le comprendrait quand il expliquerait qu’il avait besoin de reprendre son souffle ? Qui comprendrait que dans sa tête il avait le corps de la femme enceinte, et quelque chose dans son ventre qui mangeait de l’espace et prenait de son air ?

Vies brèves, hiver 2018-2019

C’est le même atelier d’écriture de François Bon que les apocryphes, et j’aurais dû faire cette partie de l’atelier en fin février/début mars. Je suis en retard, et donc je publie de nouveau ici ce qui aurait dû normalement se trouver là: http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article431

La consigne était de chercher dans les bas-côtés des textes déjà écrits dans le cadre de cet atelier d’hiver des personnages juste effleurés. Et sur ces personnages, écrire des « vies brèves ». 

 

– le passant du métro

Jérôme S. a une trentaine d’années. Livreur pour Intermarché depuis son arrivée en région parisienne au printemps 2016. Originaire de Roanne où il n’a rien laissé, sinon sa chambre d’enfant dans la maison familiale et le fantôme de sa mère. Il estime être bien payé et apprécie d’avoir des horaires de travail assez restreints. Il met un point d’honneur à porter un maximum de choses à la fois et à monter toutes les courses d’un coup dans les escaliers sans ascenseurs. Veut économiser assez pour s’acheter une moto. A eu une brève liaison avec une jeune vendeuse rencontrée à une soirée, à laquelle elle a mis fin sans qu’il en comprenne vraiment les raisons. Elle trouvait qu’il y avait en lui quelque chose d’un peu trouble et légèrement inquiétant, qui l’avait attirée dans un premier temps mais repoussée ensuite. Certaines femmes ressentent cela en sa présence, mais pas toutes. Il est généralement souriant, aimable : les clients l’apprécient et lui laissent fréquemment un pourboire. Il ne leur montre jamais qu’il est essoufflé ; c’est après qu’ils aient refermé leur porte qu’il prend quelques profondes inspirations, appuyé contre un mur. Il va parfois dans Paris pour retrouver des amis et regarder des matchs de rugby, toujours du côté des Halles. Il meurt encore jeune d’un AVC dû à une faiblesse cardiaque jusqu’alors passée inaperçue.

 

– le bavard de café qui parle trop fort

Sofia N. est née en 1978. Travaille dans le conseil en communication et le web-marketing. Est arrivée de Roumanie en 1997 pour suivre un master dans une fac parisienne. Cela fait plus de dix ans qu’elle vit et travaille en France, mais elle ne se considère pas comme française, même si en parallèle elle a perdu tout sentiment d’appartenance à la culture de ses parents, se trouvant ainsi comme doublement étrangère. Elle a gagné progressivement des grades dans la start-up où elle bosse depuis 5 ans, qui est devenue une moyenne entreprise, où elle est responsable de projets et manage de jeunes consultants. Elle vit essentiellement pour son travail, il n’y a pas de place pour un homme dans sa vie, en tout cas pas pour un homme à domicile –. Elle fait parfois un rêve où elle tient une arme et la pointe vers plusieurs personnes parmi lesquelles il lui semble reconnaître ses parents. L’arme est fausse mais les personnes qu’elle fait mine de prendre en joue ne le savent pas. Elle sait qu’elle ne devrait pas menacer ainsi des personnes qui ne lui ont jamais délibérément fait de mal, mais elle apprécie cette situation qui les met à sa merci. Elle s’apprête à leur dire quelque chose et c’est en général à ce moment là qu’elle se réveille. Quand autour de la cinquantaine elle réalise que sa progression professionnelle est bloquée par un plafond de verre lié au fait qu’elle est une femme, elle claque la porte de son entreprise, emmenant dans son sillage plusieurs employés très compétents avec lesquels elle lancera un service concurrent. Elle meurt riche et âgée, plutôt malheureuse. Sur la fin de sa vie elle a cinq chats, ce qui ne l’empêche pas de se sentir très seule.

 

– la mère qui fait uriner son enfant

Toutes les personnes que je croise semblent être mues par une forme de nécessité interne. Pensait Emilie P. en tenant son petit garçon de trois ans au dessus de la rigole. Suis-je la seule à avoir le sentiment de flotter à côté de mon existence ?

 

– l’infirmière en pause la cigarette à la main

Mathilde D. porte son métier d’infirmière comme une mission, un sacerdoce à exercer au service de la communauté des hommes. Elle ne croit plus en Dieu mais croit en cette mission qui consiste à sauver des gens. Elle a un peu plus d’une vingtaine d’années et beaucoup d’illusions ; au fil du temps elle se durcira au contact du réel. Ses collègues seront toujours importants dans sa vie – c’est eux qu’elle voit en dehors du travail, ensemble ils peuvent rire comme des gosses, se réconforter, partir en vacances. Elle portera pendant une quinzaine d’années un pendentif offert par la famille d’un enfant soigné pendant une épidémie de varicelle en Guinée. Étrangement, elle gardera un souvenir émerveillé des quelques mois passés avec Médecins sans frontière dans ce pays où les enfants tombaient comme des mouches. Elle y repense parfois et cela lui fait du bien de savoir qu’il y a quelque part un lieu où elle sera toujours accueillie avec joie. Elle sera une mère tardive, par accident et sans trop chercher à associer le père biologique de l’enfant à sa grossesse puis à l’éducation de ce dernier (au début elle pense sincèrement lui rendre service en gardant pour elle le bébé qu’il n’a pas désiré). L’enfant, un petit garçon, sera élevé par sa mère et par la vaste et amicale communauté des infirmières. Ses choix d’études et sa vie sentimentale lui permettront de rester toujours dans une certaine proximité géographique, et il sera présent jusqu’au bout, particulièrement durant la période où elle subira une lente dissolution dans le néant due à la maladie d’Alzheimer.

 

– la femme qui travaillait loin

Rosa porte deux sas plastiques emplis de courses. Elle a les mains aux ongles rongés d’une petite fille et les doigts rouges à force de javel et d’anti-calcaire. Elle est jolie comme un bel oranger, trop jeune et la langue elle chahute un peu dans sa bouche c’est comme si des pierres parfois glissaient entre les mots. Elle vit avec son fiancé qui est maçon et venu du même village chercher un peu à mieux vivre parce que là-bas chez eux l’avenir semblait trop loin et le ciel trop bas. Elle s’habille de noir, ses chaussures sont noires et son haut trop moulant est noir et son regard est noisette et elle a l’air de regarder bien au-delà elle a l’air décidée à provoquer l’avenir. 

Apocryphes, hiver 2018-2019

François Bon a eu cette idée folle de demander aux participants de son atelier d’écriture d’écrire des textes apocryphes les uns des autres. Aller chercher parmi  les autres plumes de cette étonnante maison aux mille fenêtres des auteurs qui inspirent l’envie de prolonger un peu leurs mots, et essayer de me glisser dedans. Défi. Prise par d’autres priorités, je n’ai pas terminé à temps pour que mes textes soient publiés sur « ma » page. Je les publie tout de même ici. Je ne sais pas si je suis réellement entrée dans l’univers des auteurs que j’ai choisis, j’ai l’impression que mes textes ne sont pas de très bons apocryphes. Plutôt des « variations sur ». J’ai un  peu l’impression d’être entrée chez eux sur la pointe des pieds et d’avoir dessiné un trompe-l’œil de fenêtre donnant sur chez moi à la craie sur un mur. Je ne sais pas si ça leur fera entrer de l’air frais… Moi en tout cas je les remercie des murs car sans eux il n’y aurait pas eu de fenêtres, et depuis chez moi, ça ouvre.

 

  1. Mateo London dont j’ai aimé l’écriture ramassée et étendue tout à la fois et les algues sur la grève. Grand-mère n’attirait personne avec des patisseries. Il y avait plus de conserves que de confitures chez elle, pas de malle remplie de jouets; les jeux auxquels on jouait étaient des jeux de dehors, d’ailleurs je jouais dehors et pas dedans. Dehors sous la pluie, dehors dans le pommier, dehors dans l’appenti avec l’odeur des fruits et de l’essence. Dehors en attendant d’aller sur la grève. Ses rides semblaient appartenir au monde extérieur comme les chemins creux et les ruisseaux que je connaissais: elle avait cette élégance de porter sur son visage des plis qui reflétaient le paysage.
  2. Marlen Sauvage à cause de la folie et de la danse, et de l’envie de donner une autre lecture d’Ariane. Ariane était-elle destinée à épouser Dionysos ? Etait-elle destinée à épouser Thésée ? Etait-elle comme ce fil si généreusement confié à celui qu’elle avait choisi d’aimer, était-elle tissée de plusieurs cordes, autour de son âme le fil à vif, une et plusieurs, à la fois rires et larmes et les deux à la fois ? On raconte qu’elle dansait sur ce fil, que dans sa fureur elle y dansa, que Dyonisos en fut séduit et qu’il s’empara d’elle en tirant ce fil à lui, depuis l’Olympe. On raconte qu’elle l’aima et puis qu’elle s’y pendit. La couronne boréale ressemble à un nœud coulant.
  3. Christelle M dont les textes sont étrangement pleins d’échos familier, si bien que je peux y rôder comme dans un chez-moi ensauvagé. Il s’appelait Vincent et n’avait pas toujours habité là. Quand il pensait à lui même il s’appelait Bambi, Bambi l’orphelin, c’est ça qu’il racontait à sa chienne les après-midi quand ils s’asseyaient tous deux au soleil devant la maison et que les passants pensaient qu’il se parlait tout seul. Les enfants lui disaient parfois bonjour et il répondait plutôt gentiment aux enfants, les enfants lui faisaient penser à son fils, déconne pas Kevin il disait aux enfants et ils rigolaient. Il aimait bien la maison, il y avait des courants d’air et le lit en métal n’était pas d’aplomb mais c’était bien quand il pleuvait. Quand il faisait sec il préférait s’asseoir pour faire la manche dans la rue, juste devant la porte comme pour empêcher quiconque d’entrer chez lui. La maison du clochard. Comme ça que les enfants en parlaient. Parfois il s’éloignait un peu, pas loin, il allait sur le trottoir d’en face, parce qu’il y avait une pompe à eau dans le porche d’un immeuble. Dans la maison, il n’y avait plus d’eau depuis longtemps. Déconne pas Kévin, déconne pas il disait. Il remplissait sa bouteille en plastique. Puis la copropriété a fait enlever la pompe à eau. Après il a disparu. La chienne aussi.