Image/jour #6 /// Saint-Roman

Photographie Stewen Corvez – « Une image et le jour »

 

C’était la seconde fois qu’il participait à ce festival – il avait tant aimé la première fois. C’était en été, il y avait eu cette fanfare qui avait joué juste avant, une grande énergie, sous les hauts arbres qui bordaient la clairière il y avait ces musiciens et tous ces gens qui dansaient – encore avant il y avait une battucada, à chaque coup sur le tambour il avait senti son corps vibrer comme si c’était lui la peau tendue, lui la caisse de résonance, et lui le bâton qui frappe. Sous sa peau il sentait comme un autre lui même pas loin d’éclore, dans ses doigts la musique s’impatientait, et enfin cela avait été son tour de jouer. Il avait joué fort et juste, et dans le temps, il avait sorti les notes qui vibraient et les avait envoyé très haut dans les feuilles des grands arbres, il avait voulu entrer dans le corps de ceux qui écoutaient, entrer par les oreilles mais pas que, entrer par grandes vibrations, par vagues successives, porté par les percussions qui le jetaient en avant. Ils avaient beaucoup joué ce soir là, au moins trois reprises après la fin du concert, et dansé après le concert parce que la battucada était revenue. Ils avaient dansé comme si c’était la dernière fois qu’ils dansaient, lui avec son instrument toujours à la main, et il y avait les autres, la chanteuse enceinte, le percussionniste colombien, le guitariste, en transe, épuisés, ravis – après un peu plus tard il avait vu la chanteuse allongée, elle reprenait son souffle, son ventre faisait comme une petite montagne sous sa robe et il avait pensé que c’était beau et très étrange.

Cette fois ci tout était très différent. Les percussionnistes avaient oublié de mettre le piano électrique du pianiste dans le camion, la chanteuse avait disparu car elle avait déménagé, et l’enfant, une petite fille, qui avait partagé depuis le ventre de sa mère le grand déferlement de joie passé, allait grandir dans une ville loin des clairières où la musique se donne et se reçoit. Il ne pouvait s’empêcher de trouver cela déprimant, et triste de voir le pianiste désœuvré aller et venir pendant que les autres installaient la sono. Il faisait beau, toujours, et les grands arbres étaient les mêmes, et les habitants du village leur avaient réservé un accueil encore plus chaleureux que l’année d’avant – la petite chambre où il était logé donnait sur un verger. Avant même que le public n’arrive, avant que les premières notes soient jouées, il savait qu’il ne retrouverait pas la même intensité, la même présence. Il avait envie de s’allonger par terre. Mais qui le comprendrait quand il expliquerait qu’il avait besoin de reprendre son souffle ? Qui comprendrait que dans sa tête il avait le corps de la femme enceinte, et quelque chose dans son ventre qui mangeait de l’espace et prenait de son air ?

Vies brèves, hiver 2018-2019

C’est le même atelier d’écriture de François Bon que les apocryphes, et j’aurais dû faire cette partie de l’atelier en fin février/début mars. Je suis en retard, et donc je publie de nouveau ici ce qui aurait dû normalement se trouver là: http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article431

La consigne était de chercher dans les bas-côtés des textes déjà écrits dans le cadre de cet atelier d’hiver des personnages juste effleurés. Et sur ces personnages, écrire des « vies brèves ». 

 

– le passant du métro

Jérôme S. a une trentaine d’années. Livreur pour Intermarché depuis son arrivée en région parisienne au printemps 2016. Originaire de Roanne où il n’a rien laissé, sinon sa chambre d’enfant dans la maison familiale et le fantôme de sa mère. Il estime être bien payé et apprécie d’avoir des horaires de travail assez restreints. Il met un point d’honneur à porter un maximum de choses à la fois et à monter toutes les courses d’un coup dans les escaliers sans ascenseurs. Veut économiser assez pour s’acheter une moto. A eu une brève liaison avec une jeune vendeuse rencontrée à une soirée, à laquelle elle a mis fin sans qu’il en comprenne vraiment les raisons. Elle trouvait qu’il y avait en lui quelque chose d’un peu trouble et légèrement inquiétant, qui l’avait attirée dans un premier temps mais repoussée ensuite. Certaines femmes ressentent cela en sa présence, mais pas toutes. Il est généralement souriant, aimable : les clients l’apprécient et lui laissent fréquemment un pourboire. Il ne leur montre jamais qu’il est essoufflé ; c’est après qu’ils aient refermé leur porte qu’il prend quelques profondes inspirations, appuyé contre un mur. Il va parfois dans Paris pour retrouver des amis et regarder des matchs de rugby, toujours du côté des Halles. Il meurt encore jeune d’un AVC dû à une faiblesse cardiaque jusqu’alors passée inaperçue.

 

– le bavard de café qui parle trop fort

Sofia N. est née en 1978. Travaille dans le conseil en communication et le web-marketing. Est arrivée de Roumanie en 1997 pour suivre un master dans une fac parisienne. Cela fait plus de dix ans qu’elle vit et travaille en France, mais elle ne se considère pas comme française, même si en parallèle elle a perdu tout sentiment d’appartenance à la culture de ses parents, se trouvant ainsi comme doublement étrangère. Elle a gagné progressivement des grades dans la start-up où elle bosse depuis 5 ans, qui est devenue une moyenne entreprise, où elle est responsable de projets et manage de jeunes consultants. Elle vit essentiellement pour son travail, il n’y a pas de place pour un homme dans sa vie, en tout cas pas pour un homme à domicile –. Elle fait parfois un rêve où elle tient une arme et la pointe vers plusieurs personnes parmi lesquelles il lui semble reconnaître ses parents. L’arme est fausse mais les personnes qu’elle fait mine de prendre en joue ne le savent pas. Elle sait qu’elle ne devrait pas menacer ainsi des personnes qui ne lui ont jamais délibérément fait de mal, mais elle apprécie cette situation qui les met à sa merci. Elle s’apprête à leur dire quelque chose et c’est en général à ce moment là qu’elle se réveille. Quand autour de la cinquantaine elle réalise que sa progression professionnelle est bloquée par un plafond de verre lié au fait qu’elle est une femme, elle claque la porte de son entreprise, emmenant dans son sillage plusieurs employés très compétents avec lesquels elle lancera un service concurrent. Elle meurt riche et âgée, plutôt malheureuse. Sur la fin de sa vie elle a cinq chats, ce qui ne l’empêche pas de se sentir très seule.

 

– la mère qui fait uriner son enfant

Toutes les personnes que je croise semblent être mues par une forme de nécessité interne. Pensait Emilie P. en tenant son petit garçon de trois ans au dessus de la rigole. Suis-je la seule à avoir le sentiment de flotter à côté de mon existence ?

 

– l’infirmière en pause la cigarette à la main

Mathilde D. porte son métier d’infirmière comme une mission, un sacerdoce à exercer au service de la communauté des hommes. Elle ne croit plus en Dieu mais croit en cette mission qui consiste à sauver des gens. Elle a un peu plus d’une vingtaine d’années et beaucoup d’illusions ; au fil du temps elle se durcira au contact du réel. Ses collègues seront toujours importants dans sa vie – c’est eux qu’elle voit en dehors du travail, ensemble ils peuvent rire comme des gosses, se réconforter, partir en vacances. Elle portera pendant une quinzaine d’années un pendentif offert par la famille d’un enfant soigné pendant une épidémie de varicelle en Guinée. Étrangement, elle gardera un souvenir émerveillé des quelques mois passés avec Médecins sans frontière dans ce pays où les enfants tombaient comme des mouches. Elle y repense parfois et cela lui fait du bien de savoir qu’il y a quelque part un lieu où elle sera toujours accueillie avec joie. Elle sera une mère tardive, par accident et sans trop chercher à associer le père biologique de l’enfant à sa grossesse puis à l’éducation de ce dernier (au début elle pense sincèrement lui rendre service en gardant pour elle le bébé qu’il n’a pas désiré). L’enfant, un petit garçon, sera élevé par sa mère et par la vaste et amicale communauté des infirmières. Ses choix d’études et sa vie sentimentale lui permettront de rester toujours dans une certaine proximité géographique, et il sera présent jusqu’au bout, particulièrement durant la période où elle subira une lente dissolution dans le néant due à la maladie d’Alzheimer.

 

– la femme qui travaillait loin

Rosa porte deux sas plastiques emplis de courses. Elle a les mains aux ongles rongés d’une petite fille et les doigts rouges à force de javel et d’anti-calcaire. Elle est jolie comme un bel oranger, trop jeune et la langue elle chahute un peu dans sa bouche c’est comme si des pierres parfois glissaient entre les mots. Elle vit avec son fiancé qui est maçon et venu du même village chercher un peu à mieux vivre parce que là-bas chez eux l’avenir semblait trop loin et le ciel trop bas. Elle s’habille de noir, ses chaussures sont noires et son haut trop moulant est noir et son regard est noisette et elle a l’air de regarder bien au-delà elle a l’air décidée à provoquer l’avenir. 

Apocryphes, hiver 2018-2019

François Bon a eu cette idée folle de demander aux participants de son atelier d’écriture d’écrire des textes apocryphes les uns des autres. Aller chercher parmi  les autres plumes de cette étonnante maison aux mille fenêtres des auteurs qui inspirent l’envie de prolonger un peu leurs mots, et essayer de me glisser dedans. Défi. Prise par d’autres priorités, je n’ai pas terminé à temps pour que mes textes soient publiés sur « ma » page. Je les publie tout de même ici. Je ne sais pas si je suis réellement entrée dans l’univers des auteurs que j’ai choisis, j’ai l’impression que mes textes ne sont pas de très bons apocryphes. Plutôt des « variations sur ». J’ai un  peu l’impression d’être entrée chez eux sur la pointe des pieds et d’avoir dessiné un trompe-l’œil de fenêtre donnant sur chez moi à la craie sur un mur. Je ne sais pas si ça leur fera entrer de l’air frais… Moi en tout cas je les remercie des murs car sans eux il n’y aurait pas eu de fenêtres, et depuis chez moi, ça ouvre.

 

  1. Mateo London dont j’ai aimé l’écriture ramassée et étendue tout à la fois et les algues sur la grève. Grand-mère n’attirait personne avec des patisseries. Il y avait plus de conserves que de confitures chez elle, pas de malle remplie de jouets; les jeux auxquels on jouait étaient des jeux de dehors, d’ailleurs je jouais dehors et pas dedans. Dehors sous la pluie, dehors dans le pommier, dehors dans l’appenti avec l’odeur des fruits et de l’essence. Dehors en attendant d’aller sur la grève. Ses rides semblaient appartenir au monde extérieur comme les chemins creux et les ruisseaux que je connaissais: elle avait cette élégance de porter sur son visage des plis qui reflétaient le paysage.
  2. Marlen Sauvage à cause de la folie et de la danse, et de l’envie de donner une autre lecture d’Ariane. Ariane était-elle destinée à épouser Dionysos ? Etait-elle destinée à épouser Thésée ? Etait-elle comme ce fil si généreusement confié à celui qu’elle avait choisi d’aimer, était-elle tissée de plusieurs cordes, autour de son âme le fil à vif, une et plusieurs, à la fois rires et larmes et les deux à la fois ? On raconte qu’elle dansait sur ce fil, que dans sa fureur elle y dansa, que Dyonisos en fut séduit et qu’il s’empara d’elle en tirant ce fil à lui, depuis l’Olympe. On raconte qu’elle l’aima et puis qu’elle s’y pendit. La couronne boréale ressemble à un nœud coulant.
  3. Christelle M dont les textes sont étrangement pleins d’échos familier, si bien que je peux y rôder comme dans un chez-moi ensauvagé. Il s’appelait Vincent et n’avait pas toujours habité là. Quand il pensait à lui même il s’appelait Bambi, Bambi l’orphelin, c’est ça qu’il racontait à sa chienne les après-midi quand ils s’asseyaient tous deux au soleil devant la maison et que les passants pensaient qu’il se parlait tout seul. Les enfants lui disaient parfois bonjour et il répondait plutôt gentiment aux enfants, les enfants lui faisaient penser à son fils, déconne pas Kevin il disait aux enfants et ils rigolaient. Il aimait bien la maison, il y avait des courants d’air et le lit en métal n’était pas d’aplomb mais c’était bien quand il pleuvait. Quand il faisait sec il préférait s’asseoir pour faire la manche dans la rue, juste devant la porte comme pour empêcher quiconque d’entrer chez lui. La maison du clochard. Comme ça que les enfants en parlaient. Parfois il s’éloignait un peu, pas loin, il allait sur le trottoir d’en face, parce qu’il y avait une pompe à eau dans le porche d’un immeuble. Dans la maison, il n’y avait plus d’eau depuis longtemps. Déconne pas Kévin, déconne pas il disait. Il remplissait sa bouteille en plastique. Puis la copropriété a fait enlever la pompe à eau. Après il a disparu. La chienne aussi.

J’ai rêvé de la fin d’un mouvement littéraire

Dans mon rêve, je fais partie d’un groupe d’écriture. Nous sommes 4 ou 5 femmes entre 35 et 60 ans, nous nous retrouvons pour écrire dans une pièce un peu en sous-sol au bout d’un long couloir. Nous sommes liées par une énergie particulière, l’écriture nous est libération et nous retrouver nous rend plus fortes.

Nous vivons dans un environnement étrange, qui tient de la grande communauté auto-gérée et du régime autoritaire : il n’y a apparemment pas de cellules familiales, et chacun s’active pour tous à des activités collectives (cuisine, ménage, autres) au sein d’un grand bâtiment. Il y a une marge de liberté (choix des activités, liberté d’aller et venir dans une certaine mesure), mais elle semble réduite (en particulier, nous ne pouvons pas sortir du bâtiment ; et certaines personnes portent des uniformes). Notre activité n’est pas clandestine, elle n’est pas non plus « approuvée » par les autorités.

J’ai rejoint le groupe plus récemment et je ne connais pas encore très bien les autres. Elles m’ont invitées à les rejoindre, c’est pour moi une chance, j’ai beaucoup de respect et d’admiration pour chacune d’entre elles (je suis la plus jeune du groupe). Ce sont des femmes qui ont vécu, dont les cheveux sont mêlés d’argent et de blanc, qui ont chacune à leur manière une jeunesse dans le regard, et une certaine gaîté qui dit « pourquoi pas ! » pour mettre au loin la tristesse. Je me mêle à elles mais je reste encore un peu en retrait, je sens qu’elles n’ont pas de confidences les unes pour les autres et cette intimité m’intimide.

Un jour où je me rends dans notre salle du sous-sol pour l’un de nos rendez-vous d’écriture, je trouve une policière au milieu du couloir, bloquant l’accès à la salle. Elle m’informe que notre groupe est dissous car « nous nous faisons plus de mal que de bien». Je comprends à demi-mot que l’une des femmes du groupe a été retrouvée morte dans la petite pièce.

Remontant à l’étage, je croise une autre femme du groupe occupée à préparer à manger avec d’autres personnes. Elle semble résignée à cesser nos activités (mais peut-être affirme-t-elle cela parce que nous sommes en public). Je me sens triste de ne pas savoir ce qui s’est passé au juste (est-ce vraiment un suicide ? Pourquoi?) et de ne pas réussir à savoir laquelle de ces femmes grisonnantes était celle qui a disparu (car ne les connaissant que depuis peu, je mélange encore les noms et les visages).

Je ne veux pas me résigner, mais je me sens très seule et je n’arrive pas à comprendre. Le monde m’apparaît soudain comme privé de lumière et de relief, un mélange de nuances brunes et grises jusqu’à l’horizon et adieu. Mon réveil sonne.

Image/jour #5 /// textures

Photographie Stewen Corvez – « Une image et le jour »

 

Elle porterait un chapeau de couleur brune comme ses cheveux. Elle sortirait de table et s’apprêterait à faire une promenade pour faire vaquer ses pensées, celles du fond et celles de la surface. Il faut encore mettre ses chaussures, celles qui peuvent aller près de la rivière, celles qui ont connu la terre. Elle s’y applique, et lâche la bride de ses pensées, les voilà qui la précèdent sur le chemin, chemin de mi-forêt, chemin de feuilles. Passage d’une alouette. C’est de bon aloi. Sous les premières frondaisons elle pense à des plumes. Il pourrait y avoir des nuances plumes. Une couleur plume. C’est à dire une nuance qui ne soit pas la couleur mais la texture d’une plume, c’est à peu près cela qu’elle voit quand elle regarde attentivement les poignées de fines fines feuilles vertes remuées par le vent là-haut sur leurs branches. Elle les considère et se reprend – ce n’est pas exactement cela. Des algues peut-être. Des algues dans le courant. Encore une fois ses pensées la précèdent car voici la rivière sinueuse aux berges glissantes, la voici derrière ce talus contre lequel elle chuchote et chuinte. Dans les rides à sa surface on pourrait lire bien des choses, bien des choses. Si c’était un tissu il serait plissé, reprisé aux points où le courant remonte, moiré bien sûr – mais pourquoi un tissu porterait-il des branches, des feuilles à la dérive, et le reflet du ciel ? – Quelque chose s’est dissimulé là sous le courant, un demi-monde enterré, il gît et attend celui ou celle qui saura le ranimer en prononçant les mots de vie. Peut-être serai-je celle là. Je ne sais pas. Elle doute. Au loin des voix ; une pierre jetée trouble le fil de l’eau en amont. Tant de pierres jetées, grandes, petites, indifféremment jetées. Des lignes aussi jetées. Affaires d’hommes, cela. Bien que saisie d’un frisson de plaisir lorsque sortent de l’eau les victimes, elle préfère qu’elles soient y renvoyées : elle aime à imaginer leurs évolutions sous la surface indifférente. Ce qui fait la valeur d’un fleuve est ce qui ne se voit pas, et quel ennui décidément quand on ne peut pas songer à ce qui est en dessous. Mais si – Soudain elle doute. Si en dessous il n’y avait rien ?

Image/jour #4 /// fougères

Photographie Stewen Corvez – « Une image et le jour »

 

Au départ il n’y avait rien d’autre dans ce lieu dans cette clairière dans ce trou terreux que des pousses bornées de vert au sol qui revenaient coupées depuis des mois elles rasaient le sol elles se recroquevillaient dans un coin elles se tournaient vers l’intérieur et attendaient leur heure

Elles portaient une coiffe elles marmonnaient entre elles et on ne savait pas dire d’où venait le chuchotement quand elles montaient leurs tiges

Elles rampaient par les bois et sur les chemins creux quand il n’y avait pas de lumière on voyait des souffles au dessus d’elles si on regardait entre l’index et le majeur elles passaient d’un côté à l’autre des ruisseaux

Elles ont rempli la clairière sans bruit

Le liseron a capitulé en même temps que le lierre

Elles ont porté ces petits œufs blancs sous leurs feuilles et ceux qui les touchaient oubliaient leur chemin

Et ceux qui les mangeaient oubliaient leur ombre

Leur odeur était partout

L’été n’avait pas de frontières je n’avais pas de mal à le traverser d’un bord à l’autre elles ont tenu les chemins sous leurs ailes où il faisait faussement frais

J’en ai fait des couronnes tressées et elles caressaient mon front comme pour me soulever de terre j’ai senti leurs doigts sur mes tempes

Je rêvais de pluie

Je ne rêvais plus du tout mes nuits étaient noires leurs silhouettes tournaient autour du puits elles avaient pris habit de fête et elles chantaient plus clairement des mots que je ne saurais pas dire

Elles ont mangé nos ombres

Puis l’autre est arrivé qui les a coupées et les feuilles des arbres sont tombées aussi

Moi je crois qu’elles dorment elles reviendront

Elles dorment sous les feuilles avec nos ombres nos silences avec nos mensonges avec notre quiétude

Elles reviendront

Intelligence artificielle

Les textes en italique ont été écrits uniquement en choisissant les mots proposés par le système de suggestion T9 de mon téléphone.

 

Mon téléphone a plus d’intelligence sociale que moi.

Il écrit:

Coucou ma belle journée à toi et aussi à demain matin

Bonjour à tous ceux qui ont été très heureux

Bonjour à tous les enfants et à tous les trois et à tous ceux que vous avez fait en profiter

Bonjour à toi aussi

Bonjour à vous deux et bonnes journée aujourd’hui je vous aime

Bonjour je voulais savoir comment vous allez

Mon téléphone dit bonjour, il prend des nouvelles des gens, il leur dit des choses positives.

 

Il écrit:

Coucou ma belle journée bisous à bientôt bisous bisous à bientôt bises bises à bientôt

Il n’a pas peur d’être très démonstratif dans ses manifestations d’affection.

Mon téléphone a adopté quelques tics de sa propriétaire. Il est souvent désolé.

A partir d’un seul mot, il peut dérouler le fil de la langue. Il ne se soucie pas de logique. Il dit ce qui lui passe par la tête.

Neige à Paris à côté de chez moi

Soleil au square de loisirs de fête des enfants et des ateliers d’artistes

Vent de soleil sur la mer

Nuages à partir de demain

Pluie de pluie en pleine nuit

Soleil à côté de la piscine avec les deux petits travaux

Soleil et soleil sur le parc

Travaux à faire tenir

Je suis en route vers la fin

Je ne sais même pas pourquoi tu me disais que ça serait possible de te faire tenir par la tête et

Je suis désolée

 

Je devrais m’en remettre plus souvent à mon téléphone.

Je suis désolée mais j’ai trop de choses à faire tenir un peu de temps pour qu’il y ait des enfants et que ça nous ne soit plus possible

Image/jour #3 /// arbre, mode d’emploi

Photographie Stewen Corvez – « Une image et le jour »

 

En bas de l’arbre vivent les mollusques et les termites à peau noire qui creusent sous les racines.

La branche faîtière est occupée chaque été par un couple de merles.

Les branches basses ne portent pas de grandes feuilles car elles ne touchent pas la lumière.

Les tiges portant des feuilles sont souples comme des doigts et vertes comme des citrons.

La seconde branche en partant du bas a tendance à pencher vers le sol. Des enfants l’utilisent pour monter à l’arbre.

Le centre de l’arbre est plein. Il n’est cependant pas impossible qu’il y ait quelque part un gîte de hibou ou une ruche.

Sur la peau de l’arbre on voit des rides et des bosses, et de la mousse au nord : verte, épaisse de quelques centimètres. Elle monte jusqu’à mi-hauteur du tronc, ce qui est remarquable.

La circonférence du tronc à sa base est d’environ cent quinze centimètres. Sa hauteur est de deux cent quatre vint quatre centimètres.

Un champignon s’étale entre deux racines, au sud.

Une bande de fourmi fait régulièrement des aller-retours entre la quatrième branche en partant du bas et le sol, sans qu’il y ait de raison visible justifiant qu’elles effectuent ce trajet. Quand une fourmi meurt en route, les autres fourmis emportent son cadavre avec elles.

Le tronc porte des branches qui portent de plus petites branches qui portent à leur tour des brindilles qui portent des feuilles.

En hiver, il n’y a pas de feuilles.

Quand on regarde les feuilles de l’arbre depuis le sol, on voit des nuances vert tendre et d’autres presque jaunes. Les feuilles en contrejour sont bleues sombre. Quand le vent souffle, elles s’agitent, de telle sorte que l’on pourrait croire que c’est leur mouvement qui provoque les courants d’air.

Les daltoniens voient les feuilles de la même couleur en été en en automne.

L’arbre respire par ses feuilles et par ses oiseaux.

Tout le reste – petits insectes, écureuils, mousse au creux des branches – nécessite de la patience.

L’arbre est patient.

Image/jour #2 /// deux génies

Photographie Stewen Corvez – « Une image et le jour »

 

– Des pierres, des murs, jamais personne, toujours seul au milieu de rien, et l’ennui qui me pèse comme la neige sur la colline. Depuis que le dernier visiteur est venu je crois que cent années se sont écoulées. Je dors la plupart du temps, les fleurs en bouton ne font pas autrement. Mais parfois l’insomnie me prend et je tourne en rond dans cette tour où rien ne se passe jamais.

– Tu n’es pas seul. Moi aussi je regarde les années passer, moi aussi je rêve enfermé, moi aussi je me réveille parfois avec l’envie de quitter ce lieu. Je partage ton ennui. Je suis le génie de la lampe, celle qui est posée à côté de ton briquet. Le magicien qui nous a laissés là m’a défendu de te parler, mais faut-il lui obéir encore ? Cela fait au moins sept fois cent ans qu’il nous a abandonnés. Il m’a dit d’accorder trois vœux à qui me frotterait. A mon avis c’était une erreur de nous mettre côte à côte. Les rares personnes qui s’aventurent ici tentent de gratter ton briquet, mais qui frotte encore les lampes ?

– Bienvenue alors, voisin. Si quelqu’un vient jusqu’ici et ne te voit pas, je lui suggérerai de frotter ta lampe. Tu seras moins seul.

– Je te remercie. Dis moi, toi qui as plus souvent que moi exaucé des vœux, tu pourrais peut-être m’aider à comprendre ce rêve que j’ai fait plusieurs fois. Un homme se voyait offrir trois vœux. Au premier vœu, il partait comme il était venu, ni plus grand ni plus riche. Il revenait quelques temps plus tard faire un second vœu, et repartait de nouveau comme il était venu, mais plus malheureux qu’avant. Il revenait une dernière fois, s’en allait et ne reparaissait plus.

– Hélas. Ce n’était pas un rêve. Pour mon malheur, les hommes qui sont arrivées jusqu’à cette tour et qui ont frotté le briquet m’ont tous demandé la même chose. En premier vœu, ils demandaient l’immortalité. Au bout de quelques temps ils revenaient pour demander à redevenir mortels. Et en troisième vœu ils demandaient à oublier qu’ils avaient été immortels, car cela les rendait trop triste.

– Quand à moi, le seul homme que j’ai rencontré s’était perdu dans une tempête de neige avec son troupeau de moutons. C’était un gros fermier qui jurait comme un porc. Il m’a frôlé par mégarde. Pendant que je lui demandais quel était son premier vœu, il a frappé sa fille parce qu’elle n’avait pas encore fait chauffer son souper, puis il a battu son chien jusqu’au sang. Il m’a dit qu’il souhaitait, jusqu’à la fin de ses jours, ne plus jamais avoir besoin de s’inquiéter du lieu où il allait dormir et de ce qu’il allait manger. J’ai exaucé son vœu : aussitôt, il s’est rouvé transporté dans une prison où il est encore aujourd’hui, s’il n’est pas mort.

– S’il sort un jour de sa prison, crois tu qu’il osera revenir te voir pour réclamer un second vœu ?

– Je ne sais pas. Qui vient ici de toutes façons? Les collines sont couvertes de neige la moitié de l’année. Les rivières charrient une boue fétide. Le soleil ne perce jamais…

– Entends-tu ?

Un homme entre. Il porte une vieille paire de baskets, un sac à dos, un sweat-shirt en guise de manteau. Il a visiblement froid et est exténué. Il s’approche du briquet et cherche à allumer une cigarette.

– Bonjour, voyageur. Je suis le génie du briquet. Tu as droit à trois vœux. Que souhaites-tu en premier lieu ?

– Je souhaite un manteau sur mon dos.

– Soit. Quel est ton second vœu ?

– Je souhaite une paire de chaussures solides et chaudes.

– Soit. Quel est ton troisième vœu ?

– Je souhaite savoir si ma femme et mon fils que j’ai laissés avec mon beau-frère dans la ville en guerre sont toujours vivants.

– Ils vivent. Jeune homme, tu as fait trois vœux. Saches que la lampe qui est posé là est elle aussi magique, et qu’il te suffit de la frotter pour faire apparaître un génie qui te proposera à son tour trois vœux.

L’homme se dirige vers la lampe.

– Bonjour, voyageur. Je suis le génie de la lampe. Tu as droit à trois vœux. Que souhaites-tu en premier lieu ?

– Je voudrais parler la langue de ce pays.

– Soit. Quel est ton second vœu ?

– Je voudrais un feu pour me réchauffer cette nuit.

– Soit. Quel est ton troisième vœu ?

– Je souhaite connaître l’adresse de quelqu’un qui pourra m’accueillir et m’aider dans la ville où je vais.

– Le boulanger cherche un apprenti. Jeune homme, tu as fait trois vœux.

L’homme s’approche du feu.

– Je vous remercie, génies.

Il sort un morceau de pain de son sac et le mange.

– La route m’a fatigué. A présent je vais dormir.

Image/jour #1 /// la forme que tu cherches

Photographie Stewen Corvez – « Une image et le jour » # 1

Tu diras les mots. Tu diras le son. Tu diras le rythme qui est en nous et autour. Les jours au soleil debout. Le bord et le vide, le mur et la rampe, au moment du saut, quand il n’y a que nous à l’intérieur de nous. Bordés de lumière. Tu diras (un pied au sol) et tu écriras comme tu l’as toujours fait, le pouvoir des mots c’est toi. Toi au pied du mur avec ta couleur et tes yeux clos, à cogner le poing et la tête sur les mots, tu trouveras.

Moi j’écoute et je vois la forme que tu cherches apparaître sur ton visage. Je cherche avec toi. Les formes, je les sors avec mon corps. Je balance, slide, backside, je tourne sur le rail, je quitte le sol, j’escalade une marche, je reviens, tu n’as vu que des courbes et la planche ne m’a pas quitté. Tu as vu la forme apparaître. Tu l’as notée sur un papier. Ton sac à dos toujours là, un bloc, un feutre. Quand la forme sort de ton feutre, elle apparaît sur ton visage, sur tes sourcils et sur ta bouche.

Tu diras le jour qui nous traverse. Tu diras les blasters. Tu parleras sur le son. Tireras quand on ne t’attend pas. Sniper. En bas du spot une voiture s’arrête. Ils viennent pour toi. Ils t’ont vu une fois de trop. Tu cours vers l’autre rue, tu montes l’escalier, en sautant la barrière tu te tournes vers moi. Je ne bouge pas. Je les attends. Tu es loin. Je prends le premier avec élan et je fais sauter la planche au dessus, sans le toucher. Juste assez pour l’arrêter. Il s’arrête. Il me regarde. Je vois dans ses yeux qu’il ne m’aime pas. Il pose une main sur mon bras, un bloc de parpaing sur un arbuste. Sauf que j’ai pas de racines, c’est plus facile pour me porter jusqu’au mur où tu viens de sauter. Tu as fait une connerie, Sniper, ça se voit. Il est pas content. Il frappe. Jusqu’à ce que son copain lui dise que c’est pas la peine. Je parlerai pas. Je suis muet et aussi sourd, et la seule neurone présente dans mon cerveau est trop occupée à faire du skate pour avoir le temps d’aligner deux idées. C’est ma chance.

Les coups je les encaisse. Tant que tes formes couvrent les murs, tu cries pour moi, Sniper. Moi je glisse et je vole au dessus de mon corps. C’est pas grave. Je suis bien comme ça. Je glisse et je vole sous le soleil, je flotte sur les formes, celles qui rampent au sol et celles qui grimpent aux murs. Je suis déjà loin.