La camionneuse et le renard

En conduisant une nuit, je tenais le volant tandis que mes deux enfants dormaient profondément, ou pas très profondément, poussant parfois un soupir, je regardais un peu au dessus de la ligne blanche hypnotique qui rythme la route, je regardais dans le noir de la nuit, plein phares, les cimes des arbres éclairées par en dessous, et je me souvenais que j’avais souvent dormi dans la voiture pendant que mes parent conduisaient, que nous ne mettions pas de ceinture et que nous nous allongions, l’une sur la banquette arrière, l’autre sur le sol. J’ai rattrapé un camion qui roulait loin devant moi, je l’ai rattrapé et j’ai choisi de ne pas le dépasser. J’ai suivi ce camion et cela me rassurait de le voir pas trop loin devant. J’imaginais quelqu’un conduisant ce camion et je me sentais moins seule au volant, je partageais avec le conducteur du camion quelque chose de ténu et de très concret : nous faisions la même chose, au même moment, presque au même endroit. Il peut se créer une douce confrérie entre les conducteurs de véhicules traversant l’obscurité, car les personnes qui traversent l’obscurité en l’éclairant sont rares après minuit. On peut distinguer plusieurs catégories de véhicules. Il y a les voitures qui viennent de derrière, celles que l’on dépasse et celles qui nous dépassent, et il y a celles qui viennent d’en face. Et il y a les camions. L’arrière d’un camion est comme une ancre où accrocher votre regard lorsque la fatigue gagne. Je l’ai suivi longtemps, jusqu’à la hauteur de Guingamp où il est parti vers l’ouest alors que je continuais vers le sud. La nuit était très noire, la lune était cachée derrière la ligne d’horizon et la lumière des phares écrasait la campagne dans une pénombre uniforme. J’arrivais dans une partie du trajet où la route ne sinue plus, où elle est plus large, où la conduite est plus confortable. Un éclair de lumière rousse a surgi dans mes phares et j’ai ressenti un choc à l’avant de la voiture. J’ai pensé aussitôt à un renard. Je n’aurais pas pu l’éviter, ou peut-être que j’aurais pu l’éviter : juste avant le choc je crois que j’ai entrevu une silhouette au milieu de la route, une silhouette aux yeux brillants, assise comme s’assoient les chats, le museau tourné vers moi. Mais je ne suis pas sûre de l’avoir vue car aussitôt il y a eu le choc et le silence. C’ était déjà assez silencieux avant le choc, après le choc le silence était écrasant car j’avais envie de parler. Dans ma tête cela faisait beaucoup de bruit, je revoyais l’éclair roux et juste après le choc qui revenait en ricochets infinis. Ce n’était pas un très gros choc, et pourtant tout à fait suffisant pour être certaine que la créature que j’avais croisée était morte, que son petit corps de poils d’os et de chair était resté étendu au milieu de la chaussée. J’avais très envie de parler à quelqu’un de l’éclair et du choc mais mes enfants dormaient. J’ai pensé au renard, à la aux fourrés, aux bruyères, à la chasse aux campagnols, aux poils doux et blancs sur le dessous de la tête, aux odeurs de la nuit, aux flaques et aux rivières, au goût de la pluie quand les poils sont mouillés, à la façon dont on se cache du regard des hommes et dont on guette les autres animaux, dont on joue avec ses pairs, dont on s’aménage un terrier , dont on court par les sous-bois en humant l’air de la nuit. J’y ai pensé très fort et je me suis promis un jour d’écrire à propos de la vie de ce renard dont j’avais pris la vie. Cela m’a apaisé, peut-être que cela a aussi apaisé le renard étendu là-bas au milieu de la chaussée dont je m’éloignais à vive allure sans avoir un seul instant envisagé de m’arrêter, ou alors très fugitivement juste après le choc, s’arrêter pour faire quoi, pour voir quoi, pour réparer quoi ? J’ai dit adieu au renard, j’ai emporté dans ma mémoire sa silhouette figée par la surprise au milieu de mon chemin, j’ai roulé vers le sud et la lune est sortie de l’horizon. Je n’ai plus croisé grand monde cette nuit là, mais à chaque fois que j’ai croisé une voiture ou un camion, je vivais cette rencontre comme quelque chose d’exceptionnel, de joyeux, d’amical. Je me suis interrogée sur le pourquoi de cela, pourquoi tous les véhicules que je croisais cette nuit là étaient ainsi chargés d’émotions positives, alors que dans ma vie quotidienne je percevais souvent les personnes que je côtoyais comme des menaces et des sources d’inquiétude. J’ai retenu de ce voyage que si un jour je voulais une bonne fois pour toute apaiser mes relations avec la société des hommes et des femmes, une option possible était de devenir camionneuse de nuit. Le pendant négatif étant que je serais probablement amenée à accumuler des dettes envers la société des bêtes sauvages en général et des renards en particulier.

Journal cabane #2 – Construire

Construire

Les travaux se feront de nuit, c’est pour mieux voir l’étincelle.

B. dit que le matin, ce sera comme une apparition. Quelque chose d’onirique. Je viens une partie de la nuit pour voir l’apparition apparaître. On arrive après la levée des poutres et leur fixation aux arbres à grands renforts de cordes. Un immense cadre de bois pend là-haut à 3 ou 4 mètres du sol. Deux personnes évoluent dessus, pratiquement pas sécurisées. J’ai envie de monter, moi aussi. Je profite d’un moment d’inattention générale et je grimpe entre deux troncs, juste assez haut pour toucher de la main la poutre. 

Cette nuit là, il s’est passé quelque chose de joyeux et inédit qui s’est posé dans les arbres. On ne sait pas encore très bien quoi. Mais il y a quelque chose de posé sur les branches. C’est le début d’une apparition.

Après je m’éloigne quelques jours et quand je reviens le cadre est stabilisé, des piliers sont ajoutés. La chose devient solide. 

Une autre nuit on pose un plancher. On hisse, on porte des poutre et des plaques. L’échelle ploie, elle se redresse. On la déplace au fur et à mesure qu’on avance. En haut la visseuse grince. Quand il y a 4 plaques par 3, on monte tous. On est comme dans un nid, il y a des branches au dessus de nous très haut sur le fond du ciel. On se sent très légers. 

Ensuite c’est aussi le jour. Quand on passe en bas dans la rue, on entend les scies, les visseuses. C’est une course contre la montre en en même temps pas du tout. C’est une course avec l’été, avec les oiseaux. C’est une course avec le temps qu’il fait. Parfois, il pleut.

Des plaques venues toutes entières du précédent Vaisseau – les mains et les dos se rappellent encore comment elles ont été dévissées, portées, déplacées, rapportées – sont hissées avec un treuil électrique et viennent se poser pour faire les murs de la cabane. Une partie des vis a déjà servi trois fois. Récupérées. Détournées, vissées, revissées, ramassées, dévissées, tombées, emportées, récupérées. Au début, il manque des plaques pour terminer le sol, alors longtemps il reste un trou, quelque part au milieu. C’est par là qu’on monte à l’échelle. C’est par là qu’on pourrait tomber. Il y a aussi un escabeau ridicule qui se casse la gueule quand on essaye de monter dessus. Memento mori. 

Une fois la structure du premier niveau bien posée, les piliers sécurisés, les contrevents fixés, on peut monter sur le toit si l’on ose tenir en équilibre sur les poutres. C’est le futur second niveau. Il y a vue sur l’horizon, c’est à dire quelques lumières, de la fumée, du vert, du gris, du bleu. Le soir tombe déjà. Et c’est peut-être déjà le dixième soir depuis l’apparition. Les branches continuent à flotter au dessus. On aimerait jeter une corde en l’air et s’y hisser. Les perruches passent à heure fixe. Les chouettes viennent inspecter les lieux à la nuit tombée. Bientôt il y aura une mezzanine, un filet, un escalier intérieur, un petit balcon où se poser. Bientôt il y aura une passerelle qui montera vers le poste de vigie installé dans la cime du gros arbre. Bientôt une rivière coulera à l’emplacement où était jadis la rue des Chênes. Bientôt on construira le cinquième niveau du Vaisseau qui ressemblera de plus en plus à un phare.

 

Ramasser

Sur le terrain on trouve encore: une crèche (Jésus, Marie, Joseph que je sauve de leur habitacle en bois moisi), un testament humide dans une valise en cuir (probablement illisible), un harmonium électrique, un livre sur les oiseaux communs d’Europe, des casquettes avec un oiseau, un foulard avec des oiseaux, des bougies, des cendriers, deux rasoirs électriques, une boussole électronique, un matelas, très lourd d’abord, puis très léger une fois qu’il est sec, des couvertures, des chaussures, des manteaux, une montre, un petit nécessaire de toilette rouillé, des jeux de cartes, la moitié d’un teppaz (celle avec un haut-parleur).

Journal cabane #1

Déconstruire

Quand on déconstruit ce n’est pas difficile de dévisser ce qui a été patiemment vissé. Les planches partiront ailleurs et l’ailleurs ne fait pas peur. L’ailleurs c’est le changement, le changement c’est la surprise, c’est l’invention du monde qui recommence, c’est là qu’il peut se passer des choses intéressantes, pas dans la stabilité des fondations bien posées.

 

Nettoyer

Dans le “terrain” où l’on s’installe, il y a des débris de toutes sortes. La maison du vieux a été pillée et tout ce qui n’intéressait pas les pilleurs a été balancé par les fenêtres. Le chaos appelant le chaos, le lieu est devenu une décharge sauvage. Ensuite des toxicos sont venus faire les cons et ont incendié le petit garage, brûlant quelques arbres au passage et une partie de la toiture de la maisonnette la plus proche. La première chose à faire, c’est de nettoyer les débris. Cendres, planches, tuiles, bouts de ferraille, plastique fondu, trésors précieusement emballés dans du plastique par le vieux et malgré cela moisis par un hiver sous la pluie.

L’idée c’est de transformer du vide et des déchets en quelque chose de beau. Pour respecter la mémoire des lieux, pour pas piller l’espace à notre tour, on construira dans les arbres. Il y en a beaucoup sur le terrain, le ciel est tout habité de branches. Au sol on nettoiera simplement tout ce qui a cramé, tout ce qui a moisi. Quand le sol respirera un peu on verra ce que nous inspire la couleur de la terre. Peut-être bien qu’un jour il n’y aura plus de bouts de verre, plus de bouts de ferraille, et qu’on y marchera pieds nus. On verra.

Je nettoie les débris et je trouve des objets. Des porte-clés à l’effigie de cosmonautes américains. Des porte-plumes et des plumes. Des petites radios AM-FM dans leur emballage plastique, au moins une vingtaine. Des draps. Beaucoup de draps blancs. Certains partiellement brûlés dans l’incendie, d’autres pratiquement sans taches après plusieurs machines pour retirer l’odeur de moisi qui imprègne le tissu. Je m’interroge sur le statut de ces draps émergés de la cendre et de la boue. Je ne les utiliserai pas. Je les lave et je les empile. Un jour je les coudrai tous ensemble pour faire une silhouette qui danse dans le vent. 

Je trouve aussi une polaire qui semble à ma taille, une casquette, des pin’s, du matériel de couture; des menus objets en plastique: jeux pour enfants, perles, jetons. Je met de côté ce qui me touche. Je remplis un grand tiroir trouvé là. Le tiroir n’a plus de commode, il est posé dans l’herbe et quand il pleut les trésors sont aux quatres vents. Dans une boîte en métal contenant des fanions, je trouve des photos en noir et blanc où l’on voit le vieux et sa femme quand ils étaient jeunes. Fabrice qui a connu le vieux les identifie sur plusieurs photos. On les voit souriant les bras chargés de leurs deux enfants en bas âge sur le pas de la porte d’une maison de brique, pas celle qui a brûlé, une autre quelque part dans le nord de la France. Elle était très jolie. Il y a quelques polaroïds en couleur. Des photos de l’armée. Il y a leur photo de mariage. Son visage à lui est peu visible, l’humidité l’a doucement rongé, laissant visible l’ébauche d’un sourire et les taches sombres des orbites. Sa femme sourit, elle a un peu plus d’embonpoint que sur les photos avec les enfants. Boucles brunes. Elle est décédée avant lui.

Je trouve un porte-manteau qui pourra être utilisé pour pendre des manteaux dans la cabane. Je trouve un exemplaire des Fables de la Fontaine illustrées par Benjamin Rabier, toujours sous plastique et miraculeusement peu moisi, de même un Jules Vernes dont les pages sont toujours lisibles, les premières un peu brunies seulement, avec ces gravures qui me fascinaient quand j’étais gosse – la lourde couverture rouge mangée par les pluies tombe en miettes quand je la touche. Je trouve d’innombrables navets, cassettes, DVD, CD, vynils, que je jette sans distinction, De Funes avec Salut les copains, Mendelssohn avec Dalida. Je trouve une machine dont la fonction est de rembobiner les cassettes VHS. Je trouve une horloge figurant les oiseaux des bois. Je trouve des restes de parapluies, de phares de vélo, de très nombreux habits semi-moisis, semi-brûlés, imbibés de pluie, qui pèsent lourd dans les sacs poubelles qui s’empilent à côté du tas de ferraille.

 

Habiter

Je trouve des crapauds qui se pelotonnent sous une vieille chaussure, sous un tas de livres moisis. Ils bondissent sans prévenir et cherchent le prochain trou où se faire oublier. Je trouve beaucoup de vers de terre, ils doivent aimer la boue et la cendre. Dans un pot en plastique rempli d’eau à moitié croupie, je trouve de mystérieux bigorneaux d’eau douce à la carapace contournée. Je trouve des orvets dans les habits mouillés. Dès qu’ils sont à découvert, ils se carapatent en silence. Après quelques rencontres on s’apprivoise et je finis par en attraper un. Il a des reflets presque dorés, des yeux fendus, une petite langue. Les animaux animent et se partagent le terrain depuis bien des années. Nous n’en sommes que des envahisseurs temporaires. 

Programme d’été

J’aurai une autre maison d’écriture cet été : un atelier en ligne de François Bon, et pour aller y faire un tour, c’est ici que ça se passera –  https://bit.ly/2S5bvXz

Il y sera question de construction, de sols, de parpaings de phrases et de fabrication verbale.  Je publierai mes articles liés à l’atelier là-bas et pas ici. Ce qui ne veut pas dire que je ne publierai rien ici.

Les choses se construisent de part et d’autre. L’important étant que structurellement cela tienne le coup.

Certains jours j’ai un tigre à la place du coeur

Certains matins j’ai un tigre à la place du cœur. Il me mange les rêves. Il se fait les dents sur mon envie de vivre. Il me tue. Il sort ses griffes par ma bouche. Je ne sais pas comment m’en débarrasser. Je secoue mon tigre dans tous les sens. Je le tire par les moustaches. Je lui dis va-t’en, écraseur. Va t’en avec tes pattes de plomb. Va t’en. Je ne suis pas un paillasson. Je ne suis pas une chaise où la peine vient s’asseoir. Je n’ai pas fini de vivre. J’ai trop envie. Alors le tigre commence à se sentir inconfortable. Il desserre ses griffes. Il s’étire et change de position et ça me chamboule tout entière parce que c’est un tigre adulte qui fait quand même dans les 300 kg. Moi je ne me démonte pas et je vais au bord d’un autoroute. Je me mets juste derrière les barrières métalliques et je crie assez fort pour couvrir le bruit des moteurs que la vie passera par moi, que l’amour passera par moi, et que ce n’est pas un tigre de merde qui l’empêchera. Alors enfin tout d’un coup d’un bond le tigre s’échappe. Au risque de choquer les amis des bêtes, je souhaite à ce bel animal félin souple et sauvage de finir écrasé sous un poids-lourd, comme les lapins sanguinolents qui font des taches sur le macadam. Mais je le connais, il longera les glissières de sécurité jusqu’à la prochaine station service. J’espère quand même qu’un jour un gros camion lui roulera dessus. Qu’on en finisse avec cette histoire. Qu’on en finisse une bonne fois pour toute.

D’un autre côté – Amsterdam

Pour la chanteuse Barbara Weldens qui m’a inspiré cette translation avant de disparaître. Je lui aurais fait parvenir. Elle aurait peut-être aimé.  

C’est fait pour être chanté avec une énorme énergie et une voix rugissante. 

 

Dans le port d’Amsterdam

y a des enfants qui dorment

dans les bateaux échoués

des faubourgs d’Amsterdam

 

Dans le port d’Amsterdam

y a des putains qui chantent

pour faire taire les sirènes

le long des berges mortes

 

Dans le port d’Amsterdam

y a des putains qui meurent

pleines de foutre et de larmes

aux premières lueurs

 

Mais dans le port d’Amsterdam

y a des putains qui naissent

dans le sang les caresses

et la douleur des femmes

 

Dans le port d’Amsterdam

y a des enfants qui mangent

sur des tables tremblantes

des miettes de pain blanc

ils vous montrent des yeux

A rêver sur la dune

A dormir sur la hune

A oublier le vent

 

Et ça vous prend le coeur

ces garçons et ces filles

qui s’en iront bientôt

qui rient à pleine dent

et qui vont sur la mer

pêcher les goëland

inventorier l’enfer

comme le firent leurs parents

 

Dans le port d’Amsterdam

y a des putains qui dansent

en se frottant la panse

sur la panse des hommes

et elles tournent et elles dansent

comme des soleils crachés

sur le son déchiré

d’un accordéon rance

 

Elles se tordent le cou

pour mieux s’entendre rire

jusqu’à ce que tout à coup

l’accordéon expire

Alors le geste lent

alors le regard fier

elles ramènent leurs bâtards

jusqu’en pleine lumière

 

Dans le port d’Amsterdam

y a des putains qui boivent

et qui boivent et reboivent

et qui reboivent encore

elles boivent à la santé

des marins d’Amsterdam

de Hambourg ou d’ailleurs

enfin elles boivent aux hommes

qui leur donnent la corde où se pendre

qui leur donnent des écus

des larmes aux couleurs d’or

et des enfants tous nus

 

Et elles courent jusqu’au sémaphore

elles montent au bastingage

et elles crachent comme je pleure

sur les hommes infidèles

 

Mantra #1

Va pour creuser ton sillon et creuse ton sillon, creuse ton sillon. Ne te préoccupe pas de la terre, ne te préoccupe pas des pierres, ne te préoccupe pas de ceux qui t’ont précédée dans ce champ. Peu importe ce qu’ils ont fait, à présent ce sillon t’appartient. Peu importe si pour avoir le droit de creuser ce sillon il fallait tout d’abord être scarifiée avec ces petites pierres coupantes comme du silex que l’on retire de la terre en hiver et qui remontent des profondeurs. Tout d’abord perdre le goût et la vue des pierres. Tout d’abord devoir manger la terre par les oreilles et creuser jusqu’à ce que tes ongles tombent et germent et donnent naissance à la charrue à laquelle tu t’attelles pour creuser ton sillon. Jusqu’à ce que ton sillon devienne ce trou béant aux parois humides et râpeuses. Il t’appartient. C’est ton sillon. C’est ta charrue. Ce sont tes ongles. Creuse ton sillon et ne t’inquiète pas du reste.

La dent

La fatigue était tombée sur elle comme la nuit soudain s’impose. On croit qu’il fait jour, on voit encore la lumière du ciel, et soudain c’est fini. Le fait de savoir que son corps avait fait un nid dans sa bouche pour héberger des bactéries qui creusant et usant sa dent sous le composite étaient responsables de la douleur ressentie au contact de l’eau froide. Savoir cela et qu’il faudrait mettre une couronne et peut-être dévitaliser la dent si la carie était trop près du nerf. Alors qu’elle s’était habituée à cette douleur diffuse, elle se laissait à présent envahir par une grande lassitude, semble-t-il sans cause réelle. Ou alors elle était réellement usée et fatiguée, et creusée dans son âme, et la carie si belle métaphore de son état intérieur venait cristalliser une fatigue jusqu’alors invisible. Faudrait-il raser des morceaux entiers de sa personne pour éviter que l’infection s’étende jusque dans ses nerf, puis remplacer le tout par une structure céramico-métallique?

C’était avec une grande joie qu’elle avait accueilli la nouvelle. On allait remplacer la dent en souffrance par une prothèse fabriquée juste à la bonne taille et à la bonne couleur. Elle n’aurait plus jamais cette douleur diffuse ni ces vif sursauts lorsque sa dent entrait au contact de l’eau froide. Elle ne souffrirait plus jamais. Dent de pierre. Remplaçant la chair, la machine, éternelle et parfaite. On appuie parfois une plante sur un tuteur, on pose un fruit en pleine croissance sur un socle pour qu’il prenne mieux le soleil. Le corps humain a lui aussi besoin de tuteurs. Joie. Fierté d’accueillir autre chose que de la chair et de l’os dans son enveloppe corporelle. Car si son corps venait à disparaître, très lentement consumé par le temps, sûrement la dent elle ne disparaîtrait pas.

Il y avait autre chose aussi. Elle avait remarqué, en parlant avec un ami, qu’il avait au coin de l’oeil un point noir. Cet ami avait des yeux bruns très vivants et volontaires, et une grande énergie s’en échappait, mais ce point au coin de l’oeil, à l’endroit situé près du nez où l’on distingue en principe un petit repli de chair rouge, elle ne pensait pas l’avoir déjà remarqué, non, pas auparavant, mais maintenant qu’elle l’avait remarqué elle ne voyait que lui et lorsqu’elle parlait avec cet ami elle ne pouvait s’empêcher de le regarder. C’est vers cette période qu’elle s’aperçut qu’autour d’elle tout le monde ou presque avait un point noir au coin de l’oeil. Seuls les enfants ne portaient pas ce signe obscurément lié à quelque chose de la maturité. Quand à elle, elle avait beau regarder ses yeux dans son miroir, elle ne le voyait pas. Ni à l’oeil droit, ni à l’oeil gauche. Elle aurait pourtant voulu ressembler aux autres. Elle pensa que c’était peut-être l’absence de ce signe qui faisait qu’on la considérait instinctivement comme plus jeune et inexpérimentée qu’elle ne l’était réellement.

Elle pensa que la nouvelle dent allait d’une manière ou d’une autre résoudre ce problème. Avec cette nouvelle dent elle se présenterait enfin au monde comme une femme adulte, non plus entière et d’une seule pièce mais avec un défaut habilement caché, un vice secret. Un coeur de pierre.

Image/jour #6 /// Saint-Roman

Photographie Stewen Corvez – « Une image et le jour »

 

C’était la seconde fois qu’il participait à ce festival – il avait tant aimé la première fois. C’était en été, il y avait eu cette fanfare qui avait joué juste avant, une grande énergie, sous les hauts arbres qui bordaient la clairière il y avait ces musiciens et tous ces gens qui dansaient – encore avant il y avait une battucada, à chaque coup sur le tambour il avait senti son corps vibrer comme si c’était lui la peau tendue, lui la caisse de résonance, et lui le bâton qui frappe. Sous sa peau il sentait comme un autre lui même pas loin d’éclore, dans ses doigts la musique s’impatientait, et enfin cela avait été son tour de jouer. Il avait joué fort et juste, et dans le temps, il avait sorti les notes qui vibraient et les avait envoyé très haut dans les feuilles des grands arbres, il avait voulu entrer dans le corps de ceux qui écoutaient, entrer par les oreilles mais pas que, entrer par grandes vibrations, par vagues successives, porté par les percussions qui le jetaient en avant. Ils avaient beaucoup joué ce soir là, au moins trois reprises après la fin du concert, et dansé après le concert parce que la battucada était revenue. Ils avaient dansé comme si c’était la dernière fois qu’ils dansaient, lui avec son instrument toujours à la main, et il y avait les autres, la chanteuse enceinte, le percussionniste colombien, le guitariste, en transe, épuisés, ravis – après un peu plus tard il avait vu la chanteuse allongée, elle reprenait son souffle, son ventre faisait comme une petite montagne sous sa robe et il avait pensé que c’était beau et très étrange.

Cette fois ci tout était très différent. Les percussionnistes avaient oublié de mettre le piano électrique du pianiste dans le camion, la chanteuse avait disparu car elle avait déménagé, et l’enfant, une petite fille, qui avait partagé depuis le ventre de sa mère le grand déferlement de joie passé, allait grandir dans une ville loin des clairières où la musique se donne et se reçoit. Il ne pouvait s’empêcher de trouver cela déprimant, et triste de voir le pianiste désœuvré aller et venir pendant que les autres installaient la sono. Il faisait beau, toujours, et les grands arbres étaient les mêmes, et les habitants du village leur avaient réservé un accueil encore plus chaleureux que l’année d’avant – la petite chambre où il était logé donnait sur un verger. Avant même que le public n’arrive, avant que les premières notes soient jouées, il savait qu’il ne retrouverait pas la même intensité, la même présence. Il avait envie de s’allonger par terre. Mais qui le comprendrait quand il expliquerait qu’il avait besoin de reprendre son souffle ? Qui comprendrait que dans sa tête il avait le corps de la femme enceinte, et quelque chose dans son ventre qui mangeait de l’espace et prenait de son air ?

Vies brèves, hiver 2018-2019

C’est le même atelier d’écriture de François Bon que les apocryphes, et j’aurais dû faire cette partie de l’atelier en fin février/début mars. Je suis en retard, et donc je publie de nouveau ici ce qui aurait dû normalement se trouver là: http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article431

La consigne était de chercher dans les bas-côtés des textes déjà écrits dans le cadre de cet atelier d’hiver des personnages juste effleurés. Et sur ces personnages, écrire des « vies brèves ». 

 

– le passant du métro

Jérôme S. a une trentaine d’années. Livreur pour Intermarché depuis son arrivée en région parisienne au printemps 2016. Originaire de Roanne où il n’a rien laissé, sinon sa chambre d’enfant dans la maison familiale et le fantôme de sa mère. Il estime être bien payé et apprécie d’avoir des horaires de travail assez restreints. Il met un point d’honneur à porter un maximum de choses à la fois et à monter toutes les courses d’un coup dans les escaliers sans ascenseurs. Veut économiser assez pour s’acheter une moto. A eu une brève liaison avec une jeune vendeuse rencontrée à une soirée, à laquelle elle a mis fin sans qu’il en comprenne vraiment les raisons. Elle trouvait qu’il y avait en lui quelque chose d’un peu trouble et légèrement inquiétant, qui l’avait attirée dans un premier temps mais repoussée ensuite. Certaines femmes ressentent cela en sa présence, mais pas toutes. Il est généralement souriant, aimable : les clients l’apprécient et lui laissent fréquemment un pourboire. Il ne leur montre jamais qu’il est essoufflé ; c’est après qu’ils aient refermé leur porte qu’il prend quelques profondes inspirations, appuyé contre un mur. Il va parfois dans Paris pour retrouver des amis et regarder des matchs de rugby, toujours du côté des Halles. Il meurt encore jeune d’un AVC dû à une faiblesse cardiaque jusqu’alors passée inaperçue.

 

– le bavard de café qui parle trop fort

Sofia N. est née en 1978. Travaille dans le conseil en communication et le web-marketing. Est arrivée de Roumanie en 1997 pour suivre un master dans une fac parisienne. Cela fait plus de dix ans qu’elle vit et travaille en France, mais elle ne se considère pas comme française, même si en parallèle elle a perdu tout sentiment d’appartenance à la culture de ses parents, se trouvant ainsi comme doublement étrangère. Elle a gagné progressivement des grades dans la start-up où elle bosse depuis 5 ans, qui est devenue une moyenne entreprise, où elle est responsable de projets et manage de jeunes consultants. Elle vit essentiellement pour son travail, il n’y a pas de place pour un homme dans sa vie, en tout cas pas pour un homme à domicile –. Elle fait parfois un rêve où elle tient une arme et la pointe vers plusieurs personnes parmi lesquelles il lui semble reconnaître ses parents. L’arme est fausse mais les personnes qu’elle fait mine de prendre en joue ne le savent pas. Elle sait qu’elle ne devrait pas menacer ainsi des personnes qui ne lui ont jamais délibérément fait de mal, mais elle apprécie cette situation qui les met à sa merci. Elle s’apprête à leur dire quelque chose et c’est en général à ce moment là qu’elle se réveille. Quand autour de la cinquantaine elle réalise que sa progression professionnelle est bloquée par un plafond de verre lié au fait qu’elle est une femme, elle claque la porte de son entreprise, emmenant dans son sillage plusieurs employés très compétents avec lesquels elle lancera un service concurrent. Elle meurt riche et âgée, plutôt malheureuse. Sur la fin de sa vie elle a cinq chats, ce qui ne l’empêche pas de se sentir très seule.

 

– la mère qui fait uriner son enfant

Toutes les personnes que je croise semblent être mues par une forme de nécessité interne. Pensait Emilie P. en tenant son petit garçon de trois ans au dessus de la rigole. Suis-je la seule à avoir le sentiment de flotter à côté de mon existence ?

 

– l’infirmière en pause la cigarette à la main

Mathilde D. porte son métier d’infirmière comme une mission, un sacerdoce à exercer au service de la communauté des hommes. Elle ne croit plus en Dieu mais croit en cette mission qui consiste à sauver des gens. Elle a un peu plus d’une vingtaine d’années et beaucoup d’illusions ; au fil du temps elle se durcira au contact du réel. Ses collègues seront toujours importants dans sa vie – c’est eux qu’elle voit en dehors du travail, ensemble ils peuvent rire comme des gosses, se réconforter, partir en vacances. Elle portera pendant une quinzaine d’années un pendentif offert par la famille d’un enfant soigné pendant une épidémie de varicelle en Guinée. Étrangement, elle gardera un souvenir émerveillé des quelques mois passés avec Médecins sans frontière dans ce pays où les enfants tombaient comme des mouches. Elle y repense parfois et cela lui fait du bien de savoir qu’il y a quelque part un lieu où elle sera toujours accueillie avec joie. Elle sera une mère tardive, par accident et sans trop chercher à associer le père biologique de l’enfant à sa grossesse puis à l’éducation de ce dernier (au début elle pense sincèrement lui rendre service en gardant pour elle le bébé qu’il n’a pas désiré). L’enfant, un petit garçon, sera élevé par sa mère et par la vaste et amicale communauté des infirmières. Ses choix d’études et sa vie sentimentale lui permettront de rester toujours dans une certaine proximité géographique, et il sera présent jusqu’au bout, particulièrement durant la période où elle subira une lente dissolution dans le néant due à la maladie d’Alzheimer.

 

– la femme qui travaillait loin

Rosa porte deux sas plastiques emplis de courses. Elle a les mains aux ongles rongés d’une petite fille et les doigts rouges à force de javel et d’anti-calcaire. Elle est jolie comme un bel oranger, trop jeune et la langue elle chahute un peu dans sa bouche c’est comme si des pierres parfois glissaient entre les mots. Elle vit avec son fiancé qui est maçon et venu du même village chercher un peu à mieux vivre parce que là-bas chez eux l’avenir semblait trop loin et le ciel trop bas. Elle s’habille de noir, ses chaussures sont noires et son haut trop moulant est noir et son regard est noisette et elle a l’air de regarder bien au-delà elle a l’air décidée à provoquer l’avenir.