La camionneuse et le renard

En conduisant une nuit, je tenais le volant tandis que mes deux enfants dormaient profondément, ou pas très profondément, poussant parfois un soupir, je regardais un peu au dessus de la ligne blanche hypnotique qui rythme la route, je regardais dans le noir de la nuit, plein phares, les cimes des arbres éclairées par en dessous, et je me souvenais que j’avais souvent dormi dans la voiture pendant que mes parent conduisaient, que nous ne mettions pas de ceinture et que nous nous allongions, l’une sur la banquette arrière, l’autre sur le sol. J’ai rattrapé un camion qui roulait loin devant moi, je l’ai rattrapé et j’ai choisi de ne pas le dépasser. J’ai suivi ce camion et cela me rassurait de le voir pas trop loin devant. J’imaginais quelqu’un conduisant ce camion et je me sentais moins seule au volant, je partageais avec le conducteur du camion quelque chose de ténu et de très concret : nous faisions la même chose, au même moment, presque au même endroit. Il peut se créer une douce confrérie entre les conducteurs de véhicules traversant l’obscurité, car les personnes qui traversent l’obscurité en l’éclairant sont rares après minuit. On peut distinguer plusieurs catégories de véhicules. Il y a les voitures qui viennent de derrière, celles que l’on dépasse et celles qui nous dépassent, et il y a celles qui viennent d’en face. Et il y a les camions. L’arrière d’un camion est comme une ancre où accrocher votre regard lorsque la fatigue gagne. Je l’ai suivi longtemps, jusqu’à la hauteur de Guingamp où il est parti vers l’ouest alors que je continuais vers le sud. La nuit était très noire, la lune était cachée derrière la ligne d’horizon et la lumière des phares écrasait la campagne dans une pénombre uniforme. J’arrivais dans une partie du trajet où la route ne sinue plus, où elle est plus large, où la conduite est plus confortable. Un éclair de lumière rousse a surgi dans mes phares et j’ai ressenti un choc à l’avant de la voiture. J’ai pensé aussitôt à un renard. Je n’aurais pas pu l’éviter, ou peut-être que j’aurais pu l’éviter : juste avant le choc je crois que j’ai entrevu une silhouette au milieu de la route, une silhouette aux yeux brillants, assise comme s’assoient les chats, le museau tourné vers moi. Mais je ne suis pas sûre de l’avoir vue car aussitôt il y a eu le choc et le silence. C’ était déjà assez silencieux avant le choc, après le choc le silence était écrasant car j’avais envie de parler. Dans ma tête cela faisait beaucoup de bruit, je revoyais l’éclair roux et juste après le choc qui revenait en ricochets infinis. Ce n’était pas un très gros choc, et pourtant tout à fait suffisant pour être certaine que la créature que j’avais croisée était morte, que son petit corps de poils d’os et de chair était resté étendu au milieu de la chaussée. J’avais très envie de parler à quelqu’un de l’éclair et du choc mais mes enfants dormaient. J’ai pensé au renard, à la aux fourrés, aux bruyères, à la chasse aux campagnols, aux poils doux et blancs sur le dessous de la tête, aux odeurs de la nuit, aux flaques et aux rivières, au goût de la pluie quand les poils sont mouillés, à la façon dont on se cache du regard des hommes et dont on guette les autres animaux, dont on joue avec ses pairs, dont on s’aménage un terrier , dont on court par les sous-bois en humant l’air de la nuit. J’y ai pensé très fort et je me suis promis un jour d’écrire à propos de la vie de ce renard dont j’avais pris la vie. Cela m’a apaisé, peut-être que cela a aussi apaisé le renard étendu là-bas au milieu de la chaussée dont je m’éloignais à vive allure sans avoir un seul instant envisagé de m’arrêter, ou alors très fugitivement juste après le choc, s’arrêter pour faire quoi, pour voir quoi, pour réparer quoi ? J’ai dit adieu au renard, j’ai emporté dans ma mémoire sa silhouette figée par la surprise au milieu de mon chemin, j’ai roulé vers le sud et la lune est sortie de l’horizon. Je n’ai plus croisé grand monde cette nuit là, mais à chaque fois que j’ai croisé une voiture ou un camion, je vivais cette rencontre comme quelque chose d’exceptionnel, de joyeux, d’amical. Je me suis interrogée sur le pourquoi de cela, pourquoi tous les véhicules que je croisais cette nuit là étaient ainsi chargés d’émotions positives, alors que dans ma vie quotidienne je percevais souvent les personnes que je côtoyais comme des menaces et des sources d’inquiétude. J’ai retenu de ce voyage que si un jour je voulais une bonne fois pour toute apaiser mes relations avec la société des hommes et des femmes, une option possible était de devenir camionneuse de nuit. Le pendant négatif étant que je serais probablement amenée à accumuler des dettes envers la société des bêtes sauvages en général et des renards en particulier.

Publié par

Ana Ressouche

Ana Ressouche a fini d’hiberner et habite une maison à construire.

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