Journal cabane #2 – Construire

Construire

Les travaux se feront de nuit, c’est pour mieux voir l’étincelle.

B. dit que le matin, ce sera comme une apparition. Quelque chose d’onirique. Je viens une partie de la nuit pour voir l’apparition apparaître. On arrive après la levée des poutres et leur fixation aux arbres à grands renforts de cordes. Un immense cadre de bois pend là-haut à 3 ou 4 mètres du sol. Deux personnes évoluent dessus, pratiquement pas sécurisées. J’ai envie de monter, moi aussi. Je profite d’un moment d’inattention générale et je grimpe entre deux troncs, juste assez haut pour toucher de la main la poutre. 

Cette nuit là, il s’est passé quelque chose de joyeux et inédit qui s’est posé dans les arbres. On ne sait pas encore très bien quoi. Mais il y a quelque chose de posé sur les branches. C’est le début d’une apparition.

Après je m’éloigne quelques jours et quand je reviens le cadre est stabilisé, des piliers sont ajoutés. La chose devient solide. 

Une autre nuit on pose un plancher. On hisse, on porte des poutre et des plaques. L’échelle ploie, elle se redresse. On la déplace au fur et à mesure qu’on avance. En haut la visseuse grince. Quand il y a 4 plaques par 3, on monte tous. On est comme dans un nid, il y a des branches au dessus de nous très haut sur le fond du ciel. On se sent très légers. 

Ensuite c’est aussi le jour. Quand on passe en bas dans la rue, on entend les scies, les visseuses. C’est une course contre la montre en en même temps pas du tout. C’est une course avec l’été, avec les oiseaux. C’est une course avec le temps qu’il fait. Parfois, il pleut.

Des plaques venues toutes entières du précédent Vaisseau – les mains et les dos se rappellent encore comment elles ont été dévissées, portées, déplacées, rapportées – sont hissées avec un treuil électrique et viennent se poser pour faire les murs de la cabane. Une partie des vis a déjà servi trois fois. Récupérées. Détournées, vissées, revissées, ramassées, dévissées, tombées, emportées, récupérées. Au début, il manque des plaques pour terminer le sol, alors longtemps il reste un trou, quelque part au milieu. C’est par là qu’on monte à l’échelle. C’est par là qu’on pourrait tomber. Il y a aussi un escabeau ridicule qui se casse la gueule quand on essaye de monter dessus. Memento mori. 

Une fois la structure du premier niveau bien posée, les piliers sécurisés, les contrevents fixés, on peut monter sur le toit si l’on ose tenir en équilibre sur les poutres. C’est le futur second niveau. Il y a vue sur l’horizon, c’est à dire quelques lumières, de la fumée, du vert, du gris, du bleu. Le soir tombe déjà. Et c’est peut-être déjà le dixième soir depuis l’apparition. Les branches continuent à flotter au dessus. On aimerait jeter une corde en l’air et s’y hisser. Les perruches passent à heure fixe. Les chouettes viennent inspecter les lieux à la nuit tombée. Bientôt il y aura une mezzanine, un filet, un escalier intérieur, un petit balcon où se poser. Bientôt il y aura une passerelle qui montera vers le poste de vigie installé dans la cime du gros arbre. Bientôt une rivière coulera à l’emplacement où était jadis la rue des Chênes. Bientôt on construira le cinquième niveau du Vaisseau qui ressemblera de plus en plus à un phare.

 

Ramasser

Sur le terrain on trouve encore: une crèche (Jésus, Marie, Joseph que je sauve de leur habitacle en bois moisi), un testament humide dans une valise en cuir (probablement illisible), un harmonium électrique, un livre sur les oiseaux communs d’Europe, des casquettes avec un oiseau, un foulard avec des oiseaux, des bougies, des cendriers, deux rasoirs électriques, une boussole électronique, un matelas, très lourd d’abord, puis très léger une fois qu’il est sec, des couvertures, des chaussures, des manteaux, une montre, un petit nécessaire de toilette rouillé, des jeux de cartes, la moitié d’un teppaz (celle avec un haut-parleur).

Publié par

Ana Ressouche

Ana Ressouche a fini d’hiberner et habite une maison à construire.

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