Pour le Vaisseau

Quelqu’un a vu le chat?

Pas moi. C’est grand ici. Qui a eu l’idée de tout ça?

Qui a eu l’idée de faire dormir des gens dans la rue?

Donne moi l’économe au manche vert, celui qui épluche les légumes et pas les doigts des gens.

Les oignons pleurent déjà –

Rajoute encore des épices, Mouss –

Ici c’est la marmite géante pour faire la soupe. Pour les maraudes il y a d’autres marmites plus petites, celles qui conservent la chaleur, les cocottes-thermos rouges bien accrochées à leur couvercle. C’est celles là qu’on charge dans les voitures. La nuit quand il fait froid la fumée qui sort des marmites c’est son odeur qui est bonne, l’odeur de la fumée, on pourrait presque s’en nourrir. Mais pas eux. Eux il leur faut la soupe.

Rajoute encore des épices, Mouss –

Regarde les épices, ça – c’est ça qui donne le goût. Regarde, le mélange pour curry venu tout droit d’Inde !

La dernière fois c’était un peu trop épicé tu sais. Il y en a qui ont fait la grimace.

Ah tu crois. Moi je crois qu’il en faut des épices. C’est ça qui donne de la force –

La dernière fois il y avait trop de carottes à éplucher. Trop de carottes.

Tu arrives toujours après les oignons toi, c’est facile les carottes, ça ne fait pas pleurer.

Les carottes moisies ça fait pleurer quand il faut trier et couper tout ce qui est pourri et que tu baignes dans l’odeur plusieurs heures durant.

Ma grand-mère disait toujours : les légumes un peu moisis, les vieilles pommes, c’est comme les hommes. Il faut creuser, évider, se débarrasser d’une bonne partie du bazar, mais ce qui reste à la fin, c’est précieux – éplucher un tas de légumes abîmés c’est comme être des chercheurs d’or. De toutes façons, c’est des invendus. Tu imagines toute cette quantité de légumes qui autrement partiraient s’anéantir dans le néant?

Tu sais pourquoi on ne met jamais les pommes de terre au début? On les met vers la fin parce que sinon elles tombent toutes au fond et ça fait de la purée. Au début on met l’oignon. Ensuite les carottes, les navet, les betteraves et le chou qui mettent longtemps à cuire. Le poireau. Les aubergines. Le persil. Vers la fin les tomates et les courgettes et les pommes de terre coupées en tous petits dés pour qu’elles cuisent assez vite et qu’elles ne partent pas au fond.

Quelqu’un a vu le chat? Je le voyais tout doux, il m’a presque griffé.

Le chat n’est pas doux, il est libre et c’est sa liberté qui le rend doux. D’ailleurs il est parti – 

Ici c’est grand. C’est fou de penser qu’il n’y avait rien. Il y a longtemps, il y avait un garage, un atelier, quelque chose, avant. Mais pendant plusieurs années, plus rien. Il y en a beaucoup, des lieux qui sont remplis de rien. Il paraît que dans la grande ville c’est 15% des logements qui sont vacants. Alors que des hommes des femmes et des enfants sont dans la rue.

Ce sont des espaces en attente.

Ici il y a eu quelque chose qui a fait que ça a fini d’attendre. Il était temps.

Qui a eu l’idée de tout ça?

Qui ça? Le lieu lui même peut-être? Quand on est entrés au début c’était un très grand hangar vide avec des trous dans le toit. On a aménagé des petits ateliers pour la couture, pour le bricolage. On a stocké des instruments de musique. On a installé du matériel dans la grande pièce au fond. Avec les scies et le bois qu’on a récupéré on a fait tout ça. On a fait quelques chambres aussi parce qu’il fallait pouvoir dormir. On a très vite installé le coin cuisine parce qu’il fallait pouvoir faire la soupe pour les maraudes du samedi.

Moi je ne savais pas qu’il y avait tout ça derrière le mur. Sinon je serais venue plus tôt. Un homme m’a offert du pain et il m’a parlé de ce lieu mais je ne savais pas qu’on pouvait y venir pour la capoeira le mercredi, faire de la musique le vendredi et le samedi, je ne savais pas pour les soupes le samedi après-midi. Je serais venue plus tôt éplucher des légumes.

Quand on entre il y a le coin cuisine où on fait la ronde le samedi avec les couteaux et les économes –

Il y a le coin bar qui contient les plats, le lavabo, les couverts, le four, les assiettes, les moules à gâteaux. C’est important les gâteaux. Une odeur de gâteau au four c’est ça qui rend chaque jour comme un jour d’anniversaire. C’est bien plus important que l’odeur de la soupe.

Chacun ses goûts. Il y en a qui préfèrent l’odeur des frites bien salées.

A droite au dessus il y a la fresque en matériaux de récup avec les bateaux en papier, la mer et le soleil. Les enfants la prennent en photo, ils voient tout de suite que c’est un vrai coucher de soleil.

C’est un lever de soleil aussi. Le matin.

Au dessus du coin cuisine à gauche il y a la mezzanine. La mezzanine elle a été construite pour les enfants et pour le chat. Parce qu’il y avait des enfants qui venaient et pourquoi pas leur donner un endroit à eux. Et surtout pour le chat.

Quand on est en haut on a facilement le vertige mais les enfants n’ont pas le vertige. Ils sont au dessus, derrière le filet, ils guettent les adultes qui passent et ils essayent de leur attraper les cheveux ou ils leur jettent des kaplas dessus. Quand on est en haut on aimerait bien être un enfant ou un chat pour pouvoir se lover dans le filet trampoline et écouter la rumeur du monde.

Et aussi il y a la pièce avec les instruments de musique et la scène, l’autre pièce avec les grandes tables de travail et les établis et les outils pour travailler le bois, il y a la machine à coudre, il y a le poêle, il y a le chat. Moi je ne comprends pas pourquoi il n’y a pas plus de lieux comme ici. Des endroits qui mélangent de l’associatif, du solidaire, du festif, des logements, des espaces de création.

Quand on pense à tous ces espaces vides dans les bâtiments.

Ecoute. Les murs, les filets, l’escalier rouge, ce sont des morceaux du bateau d’un pirate. On dit qu’il est venu d’Amérique avec les cales pleines de bois et de rêves. Il a démonté son bateau, c’était l’hiver. En hiver les bateaux hivernent. Ici le hangar était vide alors il a posé le bois contre les murs. Au bout de quelques mois les murs se sont emparés du coeur du vaisseau. Le pont, les sabords, les espars, les haubans ont décidé qu’ils n’iraient pas plus loin. Le mât s’est amarré quelque part entre la scène et la cuisine. L’échelle s’est posée là. Les cabines sont devenues des ateliers. Le bateau est resté à quai. Mais quand tu écoutes bien si tu poses ta tête contre un mur tu peux entendre la mer glisser le long de la coque. Tu peux sentir les vibration du vent dans les mâts. Le pirate, on dit qu’il est parti. Il a compris que son vaisseau était bien, là, rue Merlet, quelque part dans Montreuil en Seine-Saint-Denis. Il reviendra peut-être.

Il est déjà revenu. Il était là à tous les concerts, il est venu voir le Mashup Film Festival, je l’ai vu se cacher dans les haubans avec son bandeau sur l’oeil. Il était là les jours de pluie, il était là les soirs où la musique faisait vibrer les corps – il était là. Il va revenir, c’est sûr. Le jour où la police se pointera pour interdire l’accès au lieu, il sera là pour les accueillir.

Et il ira où si le Vaisseau ferme?

Le Vaisseau ne fermera pas. Il s’envolera.

Mais les murs, les cordes, les mâts?

Ils s’envoleront.

Mais les gens, l’esprit du lieu?

Les gens c’est toi, c’est nous, c’est eux. Tu restes à bord?

Publié par

Ana Ressouche

Ana Ressouche a fini d’hiberner et habite une maison à construire.

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