Certains jours j’ai un tigre à la place du coeur

Certains matins j’ai un tigre à la place du cœur. Il me mange les rêves. Il se fait les dents sur mon envie de vivre. Il me tue. Il sort ses griffes par ma bouche. Je ne sais pas comment m’en débarrasser. Je secoue mon tigre dans tous les sens. Je le tire par les moustaches. Je lui dis va-t’en, écraseur. Va t’en avec tes pattes de plomb. Va t’en. Je ne suis pas un paillasson. Je ne suis pas une chaise où la peine vient s’asseoir. Je n’ai pas fini de vivre. J’ai trop envie. Alors le tigre commence à se sentir inconfortable. Il desserre ses griffes. Il s’étire et change de position et ça me chamboule tout entière parce que c’est un tigre adulte qui fait quand même dans les 300 kg. Moi je ne me démonte pas et je vais au bord d’un autoroute. Je me mets juste derrière les barrières métalliques et je crie assez fort pour couvrir le bruit des moteurs que la vie passera par moi, que l’amour passera par moi, et que ce n’est pas un tigre de merde qui l’empêchera. Alors enfin tout d’un coup d’un bond le tigre s’échappe. Au risque de choquer les amis des bêtes, je souhaite à ce bel animal félin souple et sauvage de finir écrasé sous un poids-lourd, comme les lapins sanguinolents qui font des taches sur le macadam. Mais je le connais, il longera les glissières de sécurité jusqu’à la prochaine station service. J’espère quand même qu’un jour un gros camion lui roulera dessus. Qu’on en finisse avec cette histoire. Qu’on en finisse une bonne fois pour toute.

D’un autre côté – Amsterdam

Pour la chanteuse Barbara Weldens qui m’a inspiré cette translation avant de disparaître. Je lui aurais fait parvenir. Elle aurait peut-être aimé.  

C’est fait pour être chanté avec une énorme énergie et une voix rugissante. 

 

Dans le port d’Amsterdam

y a des enfants qui dorment

dans les bateaux échoués

des faubourgs d’Amsterdam

 

Dans le port d’Amsterdam

y a des putains qui chantent

pour faire taire les sirènes

le long des berges mortes

 

Dans le port d’Amsterdam

y a des putains qui meurent

pleines de foutre et de larmes

aux premières lueurs

 

Mais dans le port d’Amsterdam

y a des putains qui naissent

dans le sang les caresses

et la douleur des femmes

 

Dans le port d’Amsterdam

y a des enfants qui mangent

sur des tables tremblantes

des miettes de pain blanc

ils vous montrent des yeux

A rêver sur la dune

A dormir sur la hune

A oublier le vent

 

Et ça vous prend le coeur

ces garçons et ces filles

qui s’en iront bientôt

qui rient à pleine dent

et qui vont sur la mer

pêcher les goëland

inventorier l’enfer

comme le firent leurs parents

 

Dans le port d’Amsterdam

y a des putains qui dansent

en se frottant la panse

sur la panse des hommes

et elles tournent et elles dansent

comme des soleils crachés

sur le son déchiré

d’un accordéon rance

 

Elles se tordent le cou

pour mieux s’entendre rire

jusqu’à ce que tout à coup

l’accordéon expire

Alors le geste lent

alors le regard fier

elles ramènent leurs bâtards

jusqu’en pleine lumière

 

Dans le port d’Amsterdam

y a des putains qui boivent

et qui boivent et reboivent

et qui reboivent encore

elles boivent à la santé

des marins d’Amsterdam

de Hambourg ou d’ailleurs

enfin elles boivent aux hommes

qui leur donnent la corde où se pendre

qui leur donnent des écus

des larmes aux couleurs d’or

et des enfants tous nus

 

Et elles courent jusqu’au sémaphore

elles montent au bastingage

et elles crachent comme je pleure

sur les hommes infidèles

 

Pour le Vaisseau

Quelqu’un a vu le chat?

Pas moi. C’est grand ici. Qui a eu l’idée de tout ça?

Qui a eu l’idée de faire dormir des gens dans la rue?

Donne moi l’économe au manche vert, celui qui épluche les légumes et pas les doigts des gens.

Les oignons pleurent déjà –

Rajoute encore des épices, Mouss –

Ici c’est la marmite géante pour faire la soupe. Pour les maraudes il y a d’autres marmites plus petites, celles qui conservent la chaleur, les cocottes-thermos rouges bien accrochées à leur couvercle. C’est celles là qu’on charge dans les voitures. La nuit quand il fait froid la fumée qui sort des marmites c’est son odeur qui est bonne, l’odeur de la fumée, on pourrait presque s’en nourrir. Mais pas eux. Eux il leur faut la soupe.

Rajoute encore des épices, Mouss –

Regarde les épices, ça – c’est ça qui donne le goût. Regarde, le mélange pour curry venu tout droit d’Inde !

La dernière fois c’était un peu trop épicé tu sais. Il y en a qui ont fait la grimace.

Ah tu crois. Moi je crois qu’il en faut des épices. C’est ça qui donne de la force –

La dernière fois il y avait trop de carottes à éplucher. Trop de carottes.

Tu arrives toujours après les oignons toi, c’est facile les carottes, ça ne fait pas pleurer.

Les carottes moisies ça fait pleurer quand il faut trier et couper tout ce qui est pourri et que tu baignes dans l’odeur plusieurs heures durant.

Ma grand-mère disait toujours : les légumes un peu moisis, les vieilles pommes, c’est comme les hommes. Il faut creuser, évider, se débarrasser d’une bonne partie du bazar, mais ce qui reste à la fin, c’est précieux – éplucher un tas de légumes abîmés c’est comme être des chercheurs d’or. De toutes façons, c’est des invendus. Tu imagines toute cette quantité de légumes qui autrement partiraient s’anéantir dans le néant?

Tu sais pourquoi on ne met jamais les pommes de terre au début? On les met vers la fin parce que sinon elles tombent toutes au fond et ça fait de la purée. Au début on met l’oignon. Ensuite les carottes, les navet, les betteraves et le chou qui mettent longtemps à cuire. Le poireau. Les aubergines. Le persil. Vers la fin les tomates et les courgettes et les pommes de terre coupées en tous petits dés pour qu’elles cuisent assez vite et qu’elles ne partent pas au fond.

Quelqu’un a vu le chat? Je le voyais tout doux, il m’a presque griffé.

Le chat n’est pas doux, il est libre et c’est sa liberté qui le rend doux. D’ailleurs il est parti – 

Ici c’est grand. C’est fou de penser qu’il n’y avait rien. Il y a longtemps, il y avait un garage, un atelier, quelque chose, avant. Mais pendant plusieurs années, plus rien. Il y en a beaucoup, des lieux qui sont remplis de rien. Il paraît que dans la grande ville c’est 15% des logements qui sont vacants. Alors que des hommes des femmes et des enfants sont dans la rue.

Ce sont des espaces en attente.

Ici il y a eu quelque chose qui a fait que ça a fini d’attendre. Il était temps.

Qui a eu l’idée de tout ça?

Qui ça? Le lieu lui même peut-être? Quand on est entrés au début c’était un très grand hangar vide avec des trous dans le toit. On a aménagé des petits ateliers pour la couture, pour le bricolage. On a stocké des instruments de musique. On a installé du matériel dans la grande pièce au fond. Avec les scies et le bois qu’on a récupéré on a fait tout ça. On a fait quelques chambres aussi parce qu’il fallait pouvoir dormir. On a très vite installé le coin cuisine parce qu’il fallait pouvoir faire la soupe pour les maraudes du samedi.

Moi je ne savais pas qu’il y avait tout ça derrière le mur. Sinon je serais venue plus tôt. Un homme m’a offert du pain et il m’a parlé de ce lieu mais je ne savais pas qu’on pouvait y venir pour la capoeira le mercredi, faire de la musique le vendredi et le samedi, je ne savais pas pour les soupes le samedi après-midi. Je serais venue plus tôt éplucher des légumes.

Quand on entre il y a le coin cuisine où on fait la ronde le samedi avec les couteaux et les économes –

Il y a le coin bar qui contient les plats, le lavabo, les couverts, le four, les assiettes, les moules à gâteaux. C’est important les gâteaux. Une odeur de gâteau au four c’est ça qui rend chaque jour comme un jour d’anniversaire. C’est bien plus important que l’odeur de la soupe.

Chacun ses goûts. Il y en a qui préfèrent l’odeur des frites bien salées.

A droite au dessus il y a la fresque en matériaux de récup avec les bateaux en papier, la mer et le soleil. Les enfants la prennent en photo, ils voient tout de suite que c’est un vrai coucher de soleil.

C’est un lever de soleil aussi. Le matin.

Au dessus du coin cuisine à gauche il y a la mezzanine. La mezzanine elle a été construite pour les enfants et pour le chat. Parce qu’il y avait des enfants qui venaient et pourquoi pas leur donner un endroit à eux. Et surtout pour le chat.

Quand on est en haut on a facilement le vertige mais les enfants n’ont pas le vertige. Ils sont au dessus, derrière le filet, ils guettent les adultes qui passent et ils essayent de leur attraper les cheveux ou ils leur jettent des kaplas dessus. Quand on est en haut on aimerait bien être un enfant ou un chat pour pouvoir se lover dans le filet trampoline et écouter la rumeur du monde.

Et aussi il y a la pièce avec les instruments de musique et la scène, l’autre pièce avec les grandes tables de travail et les établis et les outils pour travailler le bois, il y a la machine à coudre, il y a le poêle, il y a le chat. Moi je ne comprends pas pourquoi il n’y a pas plus de lieux comme ici. Des endroits qui mélangent de l’associatif, du solidaire, du festif, des logements, des espaces de création.

Quand on pense à tous ces espaces vides dans les bâtiments.

Ecoute. Les murs, les filets, l’escalier rouge, ce sont des morceaux du bateau d’un pirate. On dit qu’il est venu d’Amérique avec les cales pleines de bois et de rêves. Il a démonté son bateau, c’était l’hiver. En hiver les bateaux hivernent. Ici le hangar était vide alors il a posé le bois contre les murs. Au bout de quelques mois les murs se sont emparés du coeur du vaisseau. Le pont, les sabords, les espars, les haubans ont décidé qu’ils n’iraient pas plus loin. Le mât s’est amarré quelque part entre la scène et la cuisine. L’échelle s’est posée là. Les cabines sont devenues des ateliers. Le bateau est resté à quai. Mais quand tu écoutes bien si tu poses ta tête contre un mur tu peux entendre la mer glisser le long de la coque. Tu peux sentir les vibration du vent dans les mâts. Le pirate, on dit qu’il est parti. Il a compris que son vaisseau était bien, là, rue Merlet, quelque part dans Montreuil en Seine-Saint-Denis. Il reviendra peut-être.

Il est déjà revenu. Il était là à tous les concerts, il est venu voir le Mashup Film Festival, je l’ai vu se cacher dans les haubans avec son bandeau sur l’oeil. Il était là les jours de pluie, il était là les soirs où la musique faisait vibrer les corps – il était là. Il va revenir, c’est sûr. Le jour où la police se pointera pour interdire l’accès au lieu, il sera là pour les accueillir.

Et il ira où si le Vaisseau ferme?

Le Vaisseau ne fermera pas. Il s’envolera.

Mais les murs, les cordes, les mâts?

Ils s’envoleront.

Mais les gens, l’esprit du lieu?

Les gens c’est toi, c’est nous, c’est eux. Tu restes à bord?

Mantra #1

Va pour creuser ton sillon et creuse ton sillon, creuse ton sillon. Ne te préoccupe pas de la terre, ne te préoccupe pas des pierres, ne te préoccupe pas de ceux qui t’ont précédée dans ce champ. Peu importe ce qu’ils ont fait, à présent ce sillon t’appartient. Peu importe si pour avoir le droit de creuser ce sillon il fallait tout d’abord être scarifiée avec ces petites pierres coupantes comme du silex que l’on retire de la terre en hiver et qui remontent des profondeurs. Tout d’abord perdre le goût et la vue des pierres. Tout d’abord devoir manger la terre par les oreilles et creuser jusqu’à ce que tes ongles tombent et germent et donnent naissance à la charrue à laquelle tu t’attelles pour creuser ton sillon. Jusqu’à ce que ton sillon devienne ce trou béant aux parois humides et râpeuses. Il t’appartient. C’est ton sillon. C’est ta charrue. Ce sont tes ongles. Creuse ton sillon et ne t’inquiète pas du reste.