Quelques minutes avant la fin du monde

Ce texte (« Moi, vu par un autre – En 4000 signes ») est la conclusion de l’ « atelier d’hiver » mené par François Bon, atelier suivi des mois de décembre 2018 à mars 2019. Gratitude infinie à son égard. 

 

Quatre légendes nous rapportent l’histoire de Jonas : selon la première, il se trouva puni de n’avoir pas obéi à Dieu et jeté à la mer, où une baleine l’avala et le garda trois jours dans ses entrailles avant de le recracher afin qu’il effectue la mission qui lui était échue.

Selon la deuxième, la baleine le prit dans sa bouche pour le sauver de la noyade et le préserva afin qu’il écrive le livre de Jonas, ce qu’il fit, mais ce livre fut perdu quelques siècles plus tard dans le grand incendie suscité par la colère divine contre la ville de Ninive.

Selon la troisième, Jonas, brûlant d’une juste colère, enflamma dans le ventre de la baleine les restes d’une épave et força sa libération afin de dire au monde les atrocités perpétrées au nom de Dieu.

Restait la question du pardon – le pardon d’un peuple à son dieu, le pardon des morts aux vivants, des dormeurs aux éveillés, de Jonas à la baleine.

 

L’autre jour j’ai fait un rêve. J’ai rêvé que le soleil était posé sur le sommet d’une montagne et que sur les pentes de la montagne tout était irradié et brûlé. Je voyais des personnes qui allaient dans la direction du soleil et je voulais leur dire d’arrêter parce que c’était dangereux. Ils étaient en train de randonner et ils ne se doutaient pas que le soleil était posé là sur la montagne. Ils ne m’entendaient pas, ils étaient déjà trop loin.

Ce matin, j’ai ramassé les journaux abandonnés. Je fais ça souvent. Les nettoyeurs de la RATP mettent tous les déchets dans une poubelle de vrac. Au terminus, quand tout le monde est descendu, je ramasse les journaux abandonnés avant que les nettoyeurs aient le temps de passer. J’aime l’ordre et j’aime l’idée que le papier soit recyclé. J’aime les arbres, aussi. Ce matin, il y avait sous un journal un carnet, et dans le carnet quelqu’un avait écrit des choses et dessiné. Je ne l’ai pas jeté mais je ne l’ai pas lu. Je l’ai presque jeté. J’aurais pu le jeter mais j’ai vu la couverture en cuir noir et je l’ai glissé dans mon sac. Disons que je me souviens d’une occasion où quelqu’un m’a contacté pour me dire qu’il avait retrouvé un objet personnel que j’avais égaré, et que j’ai une sorte de dette à éponger. Je me suis félicité d’être descendu de la rame avant que les portes se ferment. Il était l’heure d’aller au travail. Je fais du contrôle qualité pour une entreprise qui s’occupe du traitement des déchets recyclables pour plusieurs communes d’Ile-de-France. Donc ramasser les journaux, c’est aussi une déformation professionnelle.

La propriétaire du carnet, j’ai pu la contacter pendant ma pause de midi. Il y avait son nom sur la première page, écrit d’une main enfantine. Pas de numéro de téléphone mais avec les réseaux sociaux on peut facilement retrouver les gens. En face de son nom, il y avait un dessin avec un arbre et une girafe. Elle travaillait pas loin. En fin d’après-midi c’était compliqué de passer mais elle proposait qu’on se retrouve le lendemain pour qu’elle m’offre un café. J’ai accepté, même si je n’étais pas sûr qu’il soit nécessaire de prendre un café pour lui rendre le carnet.

Elle est arrivée à 13h40 au lieu de 13h30. Elle était désolée. Elle a demandé si on pouvait se mettre à une autre table plus près de la fenêtre. Pour le soleil. Elle a dit, il n’y en a pas beaucoup, raison de plus. Elle s’est assise face à la lumière. Elle avait l’air gentille, fatiguée, très jeune sauf qu’en fait la veille au soir j’avais lu qu’elle avait mon âge. Enfin, pas moi, ma compagne. Je lui ai dit que c’était indiscret, elle m’a dit : moi, je n’ai aucun scrupule, et je m’en fiche, je ne vais pas la rencontrer. C’est comme de lire un roman. Elle n’a qu’à pas oublier son carnet dans le métro si elle ne veut pas qu’on la lise. Hélène a lu un peu, et puis au bout d’un moment elle l’a reposé et elle est partie s’occuper de son chat. Je lui ai dit : « Alors ? ». Elle m’a dit : « Je croyais que tu ne voulais rien savoir ? ». J’ai dit d’accord, ça ne m’intéresse pas vraiment. Elle m’a dit que la personne qui avait perdu le carnet lui faisait l’effet d’être quelqu’un de très brouillon. Elle avait des enfants. Dans le carnet il y avait des dessins à elle, des dessins de ses enfants, des textes où elle se posait des questions sur des tas de choses, des idées de textes, des petites histoires, des projets de projets, et des notes prises pendant des réunions d’associations, par exemple la réunion du collectif compost, la réunion des parents d’élèves de l’école Machin. Elle m’a dit qu’elle aimait bien certains dessins, et qu’elle aimait beaucoup son écriture, la manière de tracer les lettres. Mais qu’elle n’aimait pas trop les histoires. De toutes façons, Hélène n’aime pas trop lire. Elle m’a dit aussi : je crois qu’elle sera contente de retrouver son carnet. Mais il faudrait lui conseiller d’avoir plusieurs carnets différents, un pour les enfants et un pour elle. Et de suivre un ordre chronologique. J’ai dit que je lui proposerai ses services. Hélène, coach en organisation, lit vos carnets et vous simplifie la vie.

Donc quand je l’ai rencontrée je savais qu’elle avait environ le même âge que moi même si elle paraissait moins. Et qu’elle n’était pas très organisée. Elle avait l’air gentille en tout cas, elle m’a demandé ce que je prenais comme café, elle m’a expliqué qu’elle m’avait proposé de venir là parce que c’est là qu’elle travaille en ce moment et ils font des très bons cafés, elle a demandé au serveur quel était le café du jour, c’était un café de Bali. Elle me l’a conseillé. Elle m’a prévenu qu’il était bizarrement acide mais avec un peu de sucre ça passe et quand on s’y fait après on ne peut plus s’en passer. Il y a eu un silence et je me suis dit que c’était le moment de sortir le carnet. Elle l’a pris sans me remercier et l’a ouvert. J’ai dit : « Je n’ai rien enlevé. » Pour faire de l’humour, parce que c’était comme si elle vérifiait que le contenu était toujours intact. Juste après l’avoir dit j’ai pensé que j’étais idiot, cela laissait entendre que j’avais lu son carnet alors que je ne l’avais pas fait, justement. Elle a eu l’air de trouver ça drôle. Elle m’a montré une page couverte de gommettes et elle m’a dit : « Dommage ! ».

Je lui ai dit qu’elle avait visiblement des enfants très créatifs. Elle a répondu que oui, c’est sûr. Elle m’a montré une double page en me disant : là, c’est ma fille qui m’a dessinée, et en face, c’est moi qui ai dessiné ma fille. Le dessin au crayon fait par sa fille était très anguleux, un peu cubiste. Il en ressortait une grande énergie, comme si la personne qui avait dessiné avait tenté de tailler le réel pour en faire ressortir des lignes de force. Son dessin à elle était fait à l’encre avec des zones d’ombre et de lumière tranchées. Le regard de l’enfant était très franc, un peu ironique. J’ai dit : « Votre fille vous ressemble. » Elle a dit : on me le dit souvent. Les gommettes, c’est son petit frère. Elle m’a dit qu’elle tenait beaucoup à ce carnet parce qu’il contenait le double portrait qu’elle m’avait montré, et aussi le premier bonhomme qu’avait dessiné son petit garçon. Elle a pris le carnet à l’envers et l’a feuilleté depuis la fin pour me le montrer. Je n’ai pas vu de bonhomme, juste un vague cercle avec des traits colorés gribouillés dans tous les sens, jusqu’à ce qu’elle m’indique où étaient les yeux, les jambes, les bras du bonhomme. Même comme ça, je n’étais pas convaincu d’avoir vu ce qu’il fallait voir. Elle avait l’air tellement persuadée de ce qu’elle me disait que j’ai fait semblant. J’ai demandé par politesse quel âge il avait. Elle m’a dit bientôt trois ans. Elle a dû sentir que les dessins d’enfants ne me passionnaient pas. Elle a rangé le carnet.

J’ai demandé : « Vous écrivez, aussi ? ». Elle a dit : oui, j’essaie. C’est à dire, je voudrais écrire plus. J’ai dit : « Je n’ai pas lu, mais j’ai vu qu’il y avait des choses écrites entre les dessins ». Elle a souri. Elle a bu son café.

Elle a reposé sa tasse. Elle a dit, justement, ça m’intéresserait d’avoir votre avis. Pour vous, ça sert à quoi les livres, les mots, tout ça ?

A quoi ça sert ?

Oui, exactement, à quoi ça sert ? Je vous pose la question parce que j’essaie de mieux comprendre comment les gens autour de moi perçoivent ça. Et comme je ne vous connais pas, c’est intéressant.

J’ai dit : Je ne pensais pas que j’aurais à réfléchir. Sinon j’aurais gardé le carnet. Attendez. Les livres, les mots. D’abord, ça sert à communiquer. A décrire, à donner des informations. Des connaissances.

Ah.

Il y a des livres qui permettent de se distraire. J’aime bien les polars.

Oui.

Ensuite…

Elle m’a regardé avec espoir. Mais je ne savais pas trop quoi ajouter.

Et puis ça m’est revenu.

Ensuite, cela permet aussi d’imaginer des choses, de se les représenter. Je veux dire, par exemple, il y a certaines sensations que j’ai pu ressentir par la lecture avant de les ressentir en vrai. Et je n’aurais pas pu les ressentir autrement. Par exemple, ce que l’on ressent face à une baleine échouée, on peut le voir en vidéo mais voir une vidéo ça n’a rien à voir avec ce que l’on ressent quand on est face à ça. Je pense qu’un texte peut dire bien plus précisément qu’une vidéo ce que l’on ressent face à une baleine échouée.

Elle a dit : c’est intéressant. Je n’avais pas pensé à cela. Par exemple pour dire ce que l’on ressent face à la mer. Ou quand on est amoureux. Ou quand on est malheureux. Cela permet de se figurer une émotion, de ressentir quelque chose sans le vivre pour de vrai. Mais en quoi c’est vraiment utile ? Je veux dire, ce qui est important c’est de le vivre pour de vrai, non ? J’ai dit : non, pas forcément. Par exemple, c’est mieux de ne pas croiser trop de baleines échouées. C’est mieux si tout le monde n’expérimente pas certaines choses directement.

C’est vrai.

Et vous, pourquoi vous écrivez ?

Je crois que c’est pour plusieurs raisons. D’abord, j’aime bien raconter des histoires. Et puis pour dire certaines choses. Elle a paru chercher précisément ce qu’elle voulait dire comme choses. Je ne sais pas, par exemple justement, peut-être dire des choses sur la baleine échouée. Des choses sur la mémoire.

Sur la mémoire de la baleine échouée ?

Pourquoi pas. Est-ce que vous auriez envie de lire quelque chose à propos de la mémoire d’une baleine échouée ?

J’ai répondu : franchement, non.

Oui, moi non plus. C’est le problème avec les baleines. Cela n’intéresse pas forcément les gens.

Mais j’ai lu récemment quelque chose qui m’a donné à réfléchir. J’ai lu quelqu’un qui disait que les livres pour lui cela servait à vivre. Et je crois que c’est vrai. Il disait que quand il lit un livre, si après avoir lu ce livre il a l’impression qu’il est en train de marcher sur une plage à marée basse, c’est que le livre était un bon livre pour lui.

En fait en ce moment je me demande comment je peux être utile en écrivant. Je me pose ce genre de questions. Je veux dire que si j’écris c’est pas que pour moi. C’est pour moi mais c’est pas que pour moi. Quelqu’un m’a dit une fois que de pouvoir écrire c’était un don, de pouvoir faire rire les gens ou les faire rêver ou les faire sortir de leur quotidien. Et donc j’ai décidé d’y croire et de me remettre à écrire en pensant que ce que je fais cela peut aider d’autres personnes à vivre. C’est une très bonne raison d’écrire.

Elle a eu l’air gênée de m’avoir expliqué tout ça.

En fait je ne sais pas pourquoi je vous explique tout ça. Peut-être parce que vous avez trouvé mon carnet. J’ai eu l’impression que ça pouvait vous intéresser.

J’ai dit que ça m’intéressait. Moi si j’avais le don d’écrire je sais de quoi je parlerais. Je parlerais de l’exploitation illusoirement illimitée des ressources limitées disponibles sur Terre, et de la fin du monde tel que nous le connaissons.

Ah ?

Oui. Ce n’est pas très compliqué. Elle avait l’air d’être prête à écouter. D’habitude j’évite de parler de ça quand je rencontre quelqu’un pour la première fois car on m’a déjà dit que je faisais peur aux gens. Mais j’ai eu l’impression qu’elle était prête à m’écouter donc je me suis lancé. Notre économie repose essentiellement sur le pétrole. On continue à fabriquer massivement des objets en plastique, à faire circuler toujours plus de voitures et d’avions et des énormes bateaux à moteur qui consomment des tonnes de carburant. Les réserves de pétrole s’épuisent petit à petit. Et produire du pétrole, c’est polluant, et ce sera de plus en plus compliqué puisqu’il faut inventer sans cesse de nouveaux procédés pour l’extraire. Qu’est-ce qu’on fera après ? Il y en ce moment un boom de production d’énergie à base de charbon qui est encore plus polluante que l’énergie pétrolière. D’ici vingt à trente ans, le réchauffement climatique va provoquer des famines terribles et une accentuation des flux migratoires. Sans parler des zones qui ne seront plus habitables. En fait, tout ce dont je parle, c’est pour demain. On en verra les premiers signes bientôt, en 2050 au plus tard. Tout le monde ne devrait parler que de ça et des moyens d’anticiper sur ces catastrophes et de diminuer leur impact. C’est ça que je comprends pas. Pourquoi ce n’est pas le seul sujet abordé partout, dans les journaux, dans les romans, par les politiques, tout le temps.

Elle m’a dit tu as raison il faudrait écrire à propos de ça. Pourquoi on n’en parle pas plus. Parce qu’on ne vit toujours que dans le présent. On veut croire que demain ce sera toujours comme aujourd’hui. On veut croire que d’autres personnes mieux qualifiées que nous vont s’occuper de la transition. Et puis on ne sera pas les plus concernés par les famines et l’augmentation de la chaleur. C’est pour les pays du sud que ce sera vraiment terrible. On va se débrouiller pour ne pas être trop impactés. On fermera un peu plus les frontières. On les laissera se débrouiller et s’entretuer comme on le fait aujourd’hui.

J’ai dit oui.

Elle a dit je suis contente de t’avoir rencontré. En fait il ne faut pas écrire sur la mémoire de la baleine qui s’est échouée ; il faudrait écrire pour empêcher la prochaine baleine de s’échouer. Toi aussi tu peux écrire, en fait tout le monde peut écrire. Tu peux écrire dans le métro par exemple.

 

C’est un savoir universellement partagé que le métro est un lieu sale. Or voici un petit robinet. Il est situé à une trentaine de centimètres du sol, il est raccroché (comme c’est souvent le cas pour les robinets) à un tuyau métallique qui doit acheminer de l’eau. Ce n’est pas le premier que j’observe, et je ne suis pas certaine d’en avoir jamais vu un fonctionner. Celui-ci est, comme les autres, petit, discret, et aussi ambigu que ceux qui distribuent l’eau dans les toilettes des trains – est-elle potable ou non ? Et si non, pourquoi ? – Peut-être qu’elle l’est, quand on réussit à la faire couler – bien que l’on ne souhaite pas particulièrement la boire. Jadis, le métro n’était pas un refuge pour des personnes en grande précarité, ou l’était moins qu’aujourd’hui, et les robinets fonctionnaient, à savoir que si l’on était dans une situation où l’on avait besoin urgemment d’eau, l’on pouvait en obtenir. Lorsqu’une mère en était réduite à faire uriner son enfant dans la petite rigole qui longeait le bord d’un quai ou d’un couloir, elle pouvait si elle le souhaitait faire couler un peu d’eau après. Ces robinets apportaient une forme de raffinement à la brutalité du monde souterrain où ils apparaissaient. Le robinet surgissant là en bas du mur dans son revêtement de métal sombre était porteur d’une possibilité de propreté. Aujourd’hui où des fuites d’eau apparaissent un peu partout aux murs et aux plafonds, les robinets s’ouvrent avec une clé particulière. Mais le petit robinet tout recroquevillé au bout de son tuyau reste porteur de cette hypothèse, de cette éventualité de propreté, qui subsiste même si le robinet jamais ne coule. Dans le même temps le métal du robinet, qui contient l’eau hypothétique, est peu à peu rongé par le doute : à quoi sert un puits quand il est bouché ? Sous le revêtement d’asphalte noir et lisse, dans la lumière artificielle, où sont les végétaux, où est la terre assoiffée ? Où sont les hommes ? Rares sont ceux qui osent y porter la main – essentiellement des enfants ou des hommes perdus. On ne touche rien dans le métro. Certains passent comme moi devant le mur et ne remarquent pas les canalisations. D’autres s’en étonnent. D’autres, habitués à voir des choses inutiles, acceptent l’idée que le petit robinet ne coule pas.

Elle m’a dit : je savais que je gagnerais à prendre plus souvent le café avec des inconnus.

Je lui ai parlé de mon inquiétude pour le papier. Elle m’a dit que je pouvais écrire sur du papier recyclé. Je lui ai parlé de mon inquiétude pour les mots. Elle m’a dit : là il y a des ressources inépuisables. Plus on les utilise, plus il y en a. Ce n’est pas ce que je voulais dire. Je voulais dire que je ne connaissais pas les mots pour écrire. Elle a dit qu’on pouvait commencer par faire ensemble la liste des choses importantes à écrire.

Elle a ressorti son carnet. J’avais un stylo dans la poche. Elle a arraché une feuille en disant que cette liste c’était la mienne. Elle la recopierait après. Alors j’ai pris le papier. Je voyais que l’heure tournait et que je devais retourner au travail, donc j’ai proposé qu’on s’arrête là et qu’on se retrouve le lendemain midi, comme ça entre temps on pouvait faire avancer la liste chacun de son côté. Elle m’a proposé de faire un document partagé. Je lui ai dit non, que je préférais le papier. Elle a insisté pour m’offrir le café. C’était pour me remercier. Elle n’est pas partie en même temps que moi, en fait elle travaille dans ce café. Elle travaille sur son ordinateur, sur des projets en lien avec le web et l’éducation, et sur ses projets d’écriture. Elle vient là parce qu’elle aime le café balinais. Je ne lui ai pas dit que ce n’était probablement pas une bonne idée de faire venir du café de Bali et que l’empreinte carbone du café éthiopien me semblait plus intéressante. Ensuite je suis parti.

 

A. fait un rêve. Elle rêve qu’elle parcourt un très très long couloir désert. Elle n’est pas seule, elle est accompagnée par quelques personnes de sa connaissance. Elle guide les autres, même si elle c’est la première fois qu’elle est là : c’est elle qui a découvert ce passage, presque par hasard. On lui en avait parlé et elle est passée devant, elle a ouvert la porte et s’est aventurée. Le couloir est très propre et très bien éclairé, le sol est en linoléum vert, les murs sont d’une teinte un peu jaune. Ce pourrait être un couloir d’hôpital, d’un hôpital abandonné. Grâce à ce couloir, on peut aller en ligne droite d’un endroit à un autre. Il s’étend à perte de vue. Il y a quelques pièces latérales, elles sont désertes. Leurs portes sont parfois fermées à clés. Peut-être quelques fenêtres. S’il y en a, elles donnent sur un paysage boisé en contrebas, du côté gauche du couloir. Mais c’est plus probable qu’il n’y en ait pas. Les pièces latérales, pour la plupart situées à droite, n’ont aucune fenêtre, elles donnent vers l’intérieur d’un bâtiment ou sont enterrées. Le couloir est désert, personne ne l’emprunte jamais. Ou bien c’est un horaire où absolument personne n’y passe. Une fois qu’on y est engagé, on poursuit son chemin jusqu’à l’autre extrémité, il n’est jamais question de faire demi-tour puisque l’on sait que ce couloir mène quelque part, que l’on veut y aller et qu’il y mène d’une façon plus efficace que tous les autres moyens connus. Non pas que l’on souhaite fuir le lieu d’où l’on vient. Mais ce couloir est attirant, il est efficace, propre et désert. La porte derrière nous s’est refermée. Il s’agit d’aller de l’autre côté.

Le lendemain quand je l’ai retrouvée j’ai voulu lui dire que je préférais arrêter là parce que cette liste risquait d’être trop longue et surtout, en admettant qu’on écrive à propos de toutes ces choses, comment on ferait ensuite pour que d’autres personnes lisent ces textes ? Parce que des lecteurs, il n’y en a pas. Alors ça sert à quoi en vrai ? Il faudrait faire un film. Elle m’a dit tu l’as dit toi-même hier, un film ça ne permet pas vraiment de ressentir. C’est juste pour voir des images. Les mots ils servent à autre chose.

On a échangé nos listes. J’avais écrit :

– cynisme du modèle libéral qui continue à faire de l’argent sur des produits polluants et des modes de production d’énergie non renouvelable

– inéluctable augmentation de la température moyenne à la surface de la planète

– en conséquence famines terribles

– en conséquence apparition de nouvelles zones de désert non habitables

– en conséquence montée du niveau des océans

– en conséquence guerres, religions et autres folies humaines provoquées par la misère

– en conséquence flux migratoires toujours plus importants

– destruction d’une grande partie des espèces animales et végétales

– sociétés riches recroquevillées sur les privilèges et les acquis à ne pas perdre, maintenues par la société de consommation et la communication de masse dans un idéal de possession matérielle, fermées à la différence

Elle avait écrit :

– après moi, le déluge et que le plus fort gagne : histoire des hommes forts et des hommes faibles

– la générosité n’est pas un modèle économique viable et autres contes libéraux

– des différentes manières de fermer les yeux et des différentes manières de les ouvrir

– histoire de l’homme-chèvre

– histoire de la femme qui travaillait au loin

– la reconnaissance de l’état de catastrophe naturelle et les flux migratoires d’urgence – Faut-il accueillir nos voisins quand le rez-de-chaussée est inondé, que la bibliothèque a pris feu et que ceux qui sont montés sur le toit sont exposés à des tirs de snipers ? Qu’ils crèvent : je ne peux pas accueillir toute la misère du monde et tant que les autres n’ouvriront pas leur porte la mienne restera fermée

– les vieilles cartes postales

– les Voyageurs

– le chant des oiseaux partis

– le sourire de la baleine

 

J’ai dit il y a du boulot. Elle a dit oui. C’est bien comme ça.

Publié par

Ana Ressouche

Ana Ressouche a fini d’hiberner et habite une maison à construire.

2 réflexions au sujet de « Quelques minutes avant la fin du monde »

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