La dent

La fatigue était tombée sur elle comme la nuit soudain s’impose. On croit qu’il fait jour, on voit encore la lumière du ciel, et soudain c’est fini. Le fait de savoir que son corps avait fait un nid dans sa bouche pour héberger des bactéries qui creusant et usant sa dent sous le composite étaient responsables de la douleur ressentie au contact de l’eau froide. Savoir cela et qu’il faudrait mettre une couronne et peut-être dévitaliser la dent si la carie était trop près du nerf. Alors qu’elle s’était habituée à cette douleur diffuse, elle se laissait à présent envahir par une grande lassitude, semble-t-il sans cause réelle. Ou alors elle était réellement usée et fatiguée, et creusée dans son âme, et la carie si belle métaphore de son état intérieur venait cristalliser une fatigue jusqu’alors invisible. Faudrait-il raser des morceaux entiers de sa personne pour éviter que l’infection s’étende jusque dans ses nerf, puis remplacer le tout par une structure céramico-métallique?

C’était avec une grande joie qu’elle avait accueilli la nouvelle. On allait remplacer la dent en souffrance par une prothèse fabriquée juste à la bonne taille et à la bonne couleur. Elle n’aurait plus jamais cette douleur diffuse ni ces vif sursauts lorsque sa dent entrait au contact de l’eau froide. Elle ne souffrirait plus jamais. Dent de pierre. Remplaçant la chair, la machine, éternelle et parfaite. On appuie parfois une plante sur un tuteur, on pose un fruit en pleine croissance sur un socle pour qu’il prenne mieux le soleil. Le corps humain a lui aussi besoin de tuteurs. Joie. Fierté d’accueillir autre chose que de la chair et de l’os dans son enveloppe corporelle. Car si son corps venait à disparaître, très lentement consumé par le temps, sûrement la dent elle ne disparaîtrait pas.

Il y avait autre chose aussi. Elle avait remarqué, en parlant avec un ami, qu’il avait au coin de l’oeil un point noir. Cet ami avait des yeux bruns très vivants et volontaires, et une grande énergie s’en échappait, mais ce point au coin de l’oeil, à l’endroit situé près du nez où l’on distingue en principe un petit repli de chair rouge, elle ne pensait pas l’avoir déjà remarqué, non, pas auparavant, mais maintenant qu’elle l’avait remarqué elle ne voyait que lui et lorsqu’elle parlait avec cet ami elle ne pouvait s’empêcher de le regarder. C’est vers cette période qu’elle s’aperçut qu’autour d’elle tout le monde ou presque avait un point noir au coin de l’oeil. Seuls les enfants ne portaient pas ce signe obscurément lié à quelque chose de la maturité. Quand à elle, elle avait beau regarder ses yeux dans son miroir, elle ne le voyait pas. Ni à l’oeil droit, ni à l’oeil gauche. Elle aurait pourtant voulu ressembler aux autres. Elle pensa que c’était peut-être l’absence de ce signe qui faisait qu’on la considérait instinctivement comme plus jeune et inexpérimentée qu’elle ne l’était réellement.

Elle pensa que la nouvelle dent allait d’une manière ou d’une autre résoudre ce problème. Avec cette nouvelle dent elle se présenterait enfin au monde comme une femme adulte, non plus entière et d’une seule pièce mais avec un défaut habilement caché, un vice secret. Un coeur de pierre.

Publié par

Ana Ressouche

Ana Ressouche a fini d’hiberner et habite une maison à construire.

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