Image/jour #6 /// Saint-Roman

Photographie Stewen Corvez – « Une image et le jour »

 

C’était la seconde fois qu’il participait à ce festival – il avait tant aimé la première fois. C’était en été, il y avait eu cette fanfare qui avait joué juste avant, une grande énergie, sous les hauts arbres qui bordaient la clairière il y avait ces musiciens et tous ces gens qui dansaient – encore avant il y avait une battucada, à chaque coup sur le tambour il avait senti son corps vibrer comme si c’était lui la peau tendue, lui la caisse de résonance, et lui le bâton qui frappe. Sous sa peau il sentait comme un autre lui même pas loin d’éclore, dans ses doigts la musique s’impatientait, et enfin cela avait été son tour de jouer. Il avait joué fort et juste, et dans le temps, il avait sorti les notes qui vibraient et les avait envoyé très haut dans les feuilles des grands arbres, il avait voulu entrer dans le corps de ceux qui écoutaient, entrer par les oreilles mais pas que, entrer par grandes vibrations, par vagues successives, porté par les percussions qui le jetaient en avant. Ils avaient beaucoup joué ce soir là, au moins trois reprises après la fin du concert, et dansé après le concert parce que la battucada était revenue. Ils avaient dansé comme si c’était la dernière fois qu’ils dansaient, lui avec son instrument toujours à la main, et il y avait les autres, la chanteuse enceinte, le percussionniste colombien, le guitariste, en transe, épuisés, ravis – après un peu plus tard il avait vu la chanteuse allongée, elle reprenait son souffle, son ventre faisait comme une petite montagne sous sa robe et il avait pensé que c’était beau et très étrange.

Cette fois ci tout était très différent. Les percussionnistes avaient oublié de mettre le piano électrique du pianiste dans le camion, la chanteuse avait disparu car elle avait déménagé, et l’enfant, une petite fille, qui avait partagé depuis le ventre de sa mère le grand déferlement de joie passé, allait grandir dans une ville loin des clairières où la musique se donne et se reçoit. Il ne pouvait s’empêcher de trouver cela déprimant, et triste de voir le pianiste désœuvré aller et venir pendant que les autres installaient la sono. Il faisait beau, toujours, et les grands arbres étaient les mêmes, et les habitants du village leur avaient réservé un accueil encore plus chaleureux que l’année d’avant – la petite chambre où il était logé donnait sur un verger. Avant même que le public n’arrive, avant que les premières notes soient jouées, il savait qu’il ne retrouverait pas la même intensité, la même présence. Il avait envie de s’allonger par terre. Mais qui le comprendrait quand il expliquerait qu’il avait besoin de reprendre son souffle ? Qui comprendrait que dans sa tête il avait le corps de la femme enceinte, et quelque chose dans son ventre qui mangeait de l’espace et prenait de son air ?

Publié par

Ana Ressouche

Ana Ressouche a fini d’hiberner et habite une maison à construire.

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