Vies brèves, hiver 2018-2019

C’est le même atelier d’écriture de François Bon que les apocryphes, et j’aurais dû faire cette partie de l’atelier en fin février/début mars. Je suis en retard, et donc je publie de nouveau ici ce qui aurait dû normalement se trouver là: http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article431

La consigne était de chercher dans les bas-côtés des textes déjà écrits dans le cadre de cet atelier d’hiver des personnages juste effleurés. Et sur ces personnages, écrire des « vies brèves ». 

 

– le passant du métro

Jérôme S. a une trentaine d’années. Livreur pour Intermarché depuis son arrivée en région parisienne au printemps 2016. Originaire de Roanne où il n’a rien laissé, sinon sa chambre d’enfant dans la maison familiale et le fantôme de sa mère. Il estime être bien payé et apprécie d’avoir des horaires de travail assez restreints. Il met un point d’honneur à porter un maximum de choses à la fois et à monter toutes les courses d’un coup dans les escaliers sans ascenseurs. Veut économiser assez pour s’acheter une moto. A eu une brève liaison avec une jeune vendeuse rencontrée à une soirée, à laquelle elle a mis fin sans qu’il en comprenne vraiment les raisons. Elle trouvait qu’il y avait en lui quelque chose d’un peu trouble et légèrement inquiétant, qui l’avait attirée dans un premier temps mais repoussée ensuite. Certaines femmes ressentent cela en sa présence, mais pas toutes. Il est généralement souriant, aimable : les clients l’apprécient et lui laissent fréquemment un pourboire. Il ne leur montre jamais qu’il est essoufflé ; c’est après qu’ils aient refermé leur porte qu’il prend quelques profondes inspirations, appuyé contre un mur. Il va parfois dans Paris pour retrouver des amis et regarder des matchs de rugby, toujours du côté des Halles. Il meurt encore jeune d’un AVC dû à une faiblesse cardiaque jusqu’alors passée inaperçue.

 

– le bavard de café qui parle trop fort

Sofia N. est née en 1978. Travaille dans le conseil en communication et le web-marketing. Est arrivée de Roumanie en 1997 pour suivre un master dans une fac parisienne. Cela fait plus de dix ans qu’elle vit et travaille en France, mais elle ne se considère pas comme française, même si en parallèle elle a perdu tout sentiment d’appartenance à la culture de ses parents, se trouvant ainsi comme doublement étrangère. Elle a gagné progressivement des grades dans la start-up où elle bosse depuis 5 ans, qui est devenue une moyenne entreprise, où elle est responsable de projets et manage de jeunes consultants. Elle vit essentiellement pour son travail, il n’y a pas de place pour un homme dans sa vie, en tout cas pas pour un homme à domicile –. Elle fait parfois un rêve où elle tient une arme et la pointe vers plusieurs personnes parmi lesquelles il lui semble reconnaître ses parents. L’arme est fausse mais les personnes qu’elle fait mine de prendre en joue ne le savent pas. Elle sait qu’elle ne devrait pas menacer ainsi des personnes qui ne lui ont jamais délibérément fait de mal, mais elle apprécie cette situation qui les met à sa merci. Elle s’apprête à leur dire quelque chose et c’est en général à ce moment là qu’elle se réveille. Quand autour de la cinquantaine elle réalise que sa progression professionnelle est bloquée par un plafond de verre lié au fait qu’elle est une femme, elle claque la porte de son entreprise, emmenant dans son sillage plusieurs employés très compétents avec lesquels elle lancera un service concurrent. Elle meurt riche et âgée, plutôt malheureuse. Sur la fin de sa vie elle a cinq chats, ce qui ne l’empêche pas de se sentir très seule.

 

– la mère qui fait uriner son enfant

Toutes les personnes que je croise semblent être mues par une forme de nécessité interne. Pensait Emilie P. en tenant son petit garçon de trois ans au dessus de la rigole. Suis-je la seule à avoir le sentiment de flotter à côté de mon existence ?

 

– l’infirmière en pause la cigarette à la main

Mathilde D. porte son métier d’infirmière comme une mission, un sacerdoce à exercer au service de la communauté des hommes. Elle ne croit plus en Dieu mais croit en cette mission qui consiste à sauver des gens. Elle a un peu plus d’une vingtaine d’années et beaucoup d’illusions ; au fil du temps elle se durcira au contact du réel. Ses collègues seront toujours importants dans sa vie – c’est eux qu’elle voit en dehors du travail, ensemble ils peuvent rire comme des gosses, se réconforter, partir en vacances. Elle portera pendant une quinzaine d’années un pendentif offert par la famille d’un enfant soigné pendant une épidémie de varicelle en Guinée. Étrangement, elle gardera un souvenir émerveillé des quelques mois passés avec Médecins sans frontière dans ce pays où les enfants tombaient comme des mouches. Elle y repense parfois et cela lui fait du bien de savoir qu’il y a quelque part un lieu où elle sera toujours accueillie avec joie. Elle sera une mère tardive, par accident et sans trop chercher à associer le père biologique de l’enfant à sa grossesse puis à l’éducation de ce dernier (au début elle pense sincèrement lui rendre service en gardant pour elle le bébé qu’il n’a pas désiré). L’enfant, un petit garçon, sera élevé par sa mère et par la vaste et amicale communauté des infirmières. Ses choix d’études et sa vie sentimentale lui permettront de rester toujours dans une certaine proximité géographique, et il sera présent jusqu’au bout, particulièrement durant la période où elle subira une lente dissolution dans le néant due à la maladie d’Alzheimer.

 

– la femme qui travaillait loin

Rosa porte deux sas plastiques emplis de courses. Elle a les mains aux ongles rongés d’une petite fille et les doigts rouges à force de javel et d’anti-calcaire. Elle est jolie comme un bel oranger, trop jeune et la langue elle chahute un peu dans sa bouche c’est comme si des pierres parfois glissaient entre les mots. Elle vit avec son fiancé qui est maçon et venu du même village chercher un peu à mieux vivre parce que là-bas chez eux l’avenir semblait trop loin et le ciel trop bas. Elle s’habille de noir, ses chaussures sont noires et son haut trop moulant est noir et son regard est noisette et elle a l’air de regarder bien au-delà elle a l’air décidée à provoquer l’avenir. 

Publié par

Ana Ressouche

Ana Ressouche a fini d’hiberner et habite une maison à construire.

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