Image/jour #5 /// textures

Photographie Stewen Corvez – « Une image et le jour »

 

Elle porterait un chapeau de couleur brune comme ses cheveux. Elle sortirait de table et s’apprêterait à faire une promenade pour faire vaquer ses pensées, celles du fond et celles de la surface. Il faut encore mettre ses chaussures, celles qui peuvent aller près de la rivière, celles qui ont connu la terre. Elle s’y applique, et lâche la bride de ses pensées, les voilà qui la précèdent sur le chemin, chemin de mi-forêt, chemin de feuilles. Passage d’une alouette. C’est de bon aloi. Sous les premières frondaisons elle pense à des plumes. Il pourrait y avoir des nuances plumes. Une couleur plume. C’est à dire une nuance qui ne soit pas la couleur mais la texture d’une plume, c’est à peu près cela qu’elle voit quand elle regarde attentivement les poignées de fines fines feuilles vertes remuées par le vent là-haut sur leurs branches. Elle les considère et se reprend – ce n’est pas exactement cela. Des algues peut-être. Des algues dans le courant. Encore une fois ses pensées la précèdent car voici la rivière sinueuse aux berges glissantes, la voici derrière ce talus contre lequel elle chuchote et chuinte. Dans les rides à sa surface on pourrait lire bien des choses, bien des choses. Si c’était un tissu il serait plissé, reprisé aux points où le courant remonte, moiré bien sûr – mais pourquoi un tissu porterait-il des branches, des feuilles à la dérive, et le reflet du ciel ? – Quelque chose s’est dissimulé là sous le courant, un demi-monde enterré, il gît et attend celui ou celle qui saura le ranimer en prononçant les mots de vie. Peut-être serai-je celle là. Je ne sais pas. Elle doute. Au loin des voix ; une pierre jetée trouble le fil de l’eau en amont. Tant de pierres jetées, grandes, petites, indifféremment jetées. Des lignes aussi jetées. Affaires d’hommes, cela. Bien que saisie d’un frisson de plaisir lorsque sortent de l’eau les victimes, elle préfère qu’elles soient y renvoyées : elle aime à imaginer leurs évolutions sous la surface indifférente. Ce qui fait la valeur d’un fleuve est ce qui ne se voit pas, et quel ennui décidément quand on ne peut pas songer à ce qui est en dessous. Mais si – Soudain elle doute. Si en dessous il n’y avait rien ?

Image/jour #4 /// fougères

Photographie Stewen Corvez – « Une image et le jour »

 

Au départ il n’y avait rien d’autre dans ce lieu dans cette clairière dans ce trou terreux que des pousses bornées de vert au sol qui revenaient coupées depuis des mois elles rasaient le sol elles se recroquevillaient dans un coin elles se tournaient vers l’intérieur et attendaient leur heure

Elles portaient une coiffe elles marmonnaient entre elles et on ne savait pas dire d’où venait le chuchotement quand elles montaient leurs tiges

Elles rampaient par les bois et sur les chemins creux quand il n’y avait pas de lumière on voyait des souffles au dessus d’elles si on regardait entre l’index et le majeur elles passaient d’un côté à l’autre des ruisseaux

Elles ont rempli la clairière sans bruit

Le liseron a capitulé en même temps que le lierre

Elles ont porté ces petits œufs blancs sous leurs feuilles et ceux qui les touchaient oubliaient leur chemin

Et ceux qui les mangeaient oubliaient leur ombre

Leur odeur était partout

L’été n’avait pas de frontières je n’avais pas de mal à le traverser d’un bord à l’autre elles ont tenu les chemins sous leurs ailes où il faisait faussement frais

J’en ai fait des couronnes tressées et elles caressaient mon front comme pour me soulever de terre j’ai senti leurs doigts sur mes tempes

Je rêvais de pluie

Je ne rêvais plus du tout mes nuits étaient noires leurs silhouettes tournaient autour du puits elles avaient pris habit de fête et elles chantaient plus clairement des mots que je ne saurais pas dire

Elles ont mangé nos ombres

Puis l’autre est arrivé qui les a coupées et les feuilles des arbres sont tombées aussi

Moi je crois qu’elles dorment elles reviendront

Elles dorment sous les feuilles avec nos ombres nos silences avec nos mensonges avec notre quiétude

Elles reviendront