Image/jour #2 /// deux génies

Photographie Stewen Corvez – « Une image et le jour »

 

– Des pierres, des murs, jamais personne, toujours seul au milieu de rien, et l’ennui qui me pèse comme la neige sur la colline. Depuis que le dernier visiteur est venu je crois que cent années se sont écoulées. Je dors la plupart du temps, les fleurs en bouton ne font pas autrement. Mais parfois l’insomnie me prend et je tourne en rond dans cette tour où rien ne se passe jamais.

– Tu n’es pas seul. Moi aussi je regarde les années passer, moi aussi je rêve enfermé, moi aussi je me réveille parfois avec l’envie de quitter ce lieu. Je partage ton ennui. Je suis le génie de la lampe, celle qui est posée à côté de ton briquet. Le magicien qui nous a laissés là m’a défendu de te parler, mais faut-il lui obéir encore ? Cela fait au moins sept fois cent ans qu’il nous a abandonnés. Il m’a dit d’accorder trois vœux à qui me frotterait. A mon avis c’était une erreur de nous mettre côte à côte. Les rares personnes qui s’aventurent ici tentent de gratter ton briquet, mais qui frotte encore les lampes ?

– Bienvenue alors, voisin. Si quelqu’un vient jusqu’ici et ne te voit pas, je lui suggérerai de frotter ta lampe. Tu seras moins seul.

– Je te remercie. Dis moi, toi qui as plus souvent que moi exaucé des vœux, tu pourrais peut-être m’aider à comprendre ce rêve que j’ai fait plusieurs fois. Un homme se voyait offrir trois vœux. Au premier vœu, il partait comme il était venu, ni plus grand ni plus riche. Il revenait quelques temps plus tard faire un second vœu, et repartait de nouveau comme il était venu, mais plus malheureux qu’avant. Il revenait une dernière fois, s’en allait et ne reparaissait plus.

– Hélas. Ce n’était pas un rêve. Pour mon malheur, les hommes qui sont arrivées jusqu’à cette tour et qui ont frotté le briquet m’ont tous demandé la même chose. En premier vœu, ils demandaient l’immortalité. Au bout de quelques temps ils revenaient pour demander à redevenir mortels. Et en troisième vœu ils demandaient à oublier qu’ils avaient été immortels, car cela les rendait trop triste.

– Quand à moi, le seul homme que j’ai rencontré s’était perdu dans une tempête de neige avec son troupeau de moutons. C’était un gros fermier qui jurait comme un porc. Il m’a frôlé par mégarde. Pendant que je lui demandais quel était son premier vœu, il a frappé sa fille parce qu’elle n’avait pas encore fait chauffer son souper, puis il a battu son chien jusqu’au sang. Il m’a dit qu’il souhaitait, jusqu’à la fin de ses jours, ne plus jamais avoir besoin de s’inquiéter du lieu où il allait dormir et de ce qu’il allait manger. J’ai exaucé son vœu : aussitôt, il s’est rouvé transporté dans une prison où il est encore aujourd’hui, s’il n’est pas mort.

– S’il sort un jour de sa prison, crois tu qu’il osera revenir te voir pour réclamer un second vœu ?

– Je ne sais pas. Qui vient ici de toutes façons? Les collines sont couvertes de neige la moitié de l’année. Les rivières charrient une boue fétide. Le soleil ne perce jamais…

– Entends-tu ?

Un homme entre. Il porte une vieille paire de baskets, un sac à dos, un sweat-shirt en guise de manteau. Il a visiblement froid et est exténué. Il s’approche du briquet et cherche à allumer une cigarette.

– Bonjour, voyageur. Je suis le génie du briquet. Tu as droit à trois vœux. Que souhaites-tu en premier lieu ?

– Je souhaite un manteau sur mon dos.

– Soit. Quel est ton second vœu ?

– Je souhaite une paire de chaussures solides et chaudes.

– Soit. Quel est ton troisième vœu ?

– Je souhaite savoir si ma femme et mon fils que j’ai laissés avec mon beau-frère dans la ville en guerre sont toujours vivants.

– Ils vivent. Jeune homme, tu as fait trois vœux. Saches que la lampe qui est posé là est elle aussi magique, et qu’il te suffit de la frotter pour faire apparaître un génie qui te proposera à son tour trois vœux.

L’homme se dirige vers la lampe.

– Bonjour, voyageur. Je suis le génie de la lampe. Tu as droit à trois vœux. Que souhaites-tu en premier lieu ?

– Je voudrais parler la langue de ce pays.

– Soit. Quel est ton second vœu ?

– Je voudrais un feu pour me réchauffer cette nuit.

– Soit. Quel est ton troisième vœu ?

– Je souhaite connaître l’adresse de quelqu’un qui pourra m’accueillir et m’aider dans la ville où je vais.

– Le boulanger cherche un apprenti. Jeune homme, tu as fait trois vœux.

L’homme s’approche du feu.

– Je vous remercie, génies.

Il sort un morceau de pain de son sac et le mange.

– La route m’a fatigué. A présent je vais dormir.

Image/jour #1 /// la forme que tu cherches

Photographie Stewen Corvez – « Une image et le jour » # 1

Tu diras les mots. Tu diras le son. Tu diras le rythme qui est en nous et autour. Les jours au soleil debout. Le bord et le vide, le mur et la rampe, au moment du saut, quand il n’y a que nous à l’intérieur de nous. Bordés de lumière. Tu diras (un pied au sol) et tu écriras comme tu l’as toujours fait, le pouvoir des mots c’est toi. Toi au pied du mur avec ta couleur et tes yeux clos, à cogner le poing et la tête sur les mots, tu trouveras.

Moi j’écoute et je vois la forme que tu cherches apparaître sur ton visage. Je cherche avec toi. Les formes, je les sors avec mon corps. Je balance, slide, backside, je tourne sur le rail, je quitte le sol, j’escalade une marche, je reviens, tu n’as vu que des courbes et la planche ne m’a pas quitté. Tu as vu la forme apparaître. Tu l’as notée sur un papier. Ton sac à dos toujours là, un bloc, un feutre. Quand la forme sort de ton feutre, elle apparaît sur ton visage, sur tes sourcils et sur ta bouche.

Tu diras le jour qui nous traverse. Tu diras les blasters. Tu parleras sur le son. Tireras quand on ne t’attend pas. Sniper. En bas du spot une voiture s’arrête. Ils viennent pour toi. Ils t’ont vu une fois de trop. Tu cours vers l’autre rue, tu montes l’escalier, en sautant la barrière tu te tournes vers moi. Je ne bouge pas. Je les attends. Tu es loin. Je prends le premier avec élan et je fais sauter la planche au dessus, sans le toucher. Juste assez pour l’arrêter. Il s’arrête. Il me regarde. Je vois dans ses yeux qu’il ne m’aime pas. Il pose une main sur mon bras, un bloc de parpaing sur un arbuste. Sauf que j’ai pas de racines, c’est plus facile pour me porter jusqu’au mur où tu viens de sauter. Tu as fait une connerie, Sniper, ça se voit. Il est pas content. Il frappe. Jusqu’à ce que son copain lui dise que c’est pas la peine. Je parlerai pas. Je suis muet et aussi sourd, et la seule neurone présente dans mon cerveau est trop occupée à faire du skate pour avoir le temps d’aligner deux idées. C’est ma chance.

Les coups je les encaisse. Tant que tes formes couvrent les murs, tu cries pour moi, Sniper. Moi je glisse et je vole au dessus de mon corps. C’est pas grave. Je suis bien comme ça. Je glisse et je vole sous le soleil, je flotte sur les formes, celles qui rampent au sol et celles qui grimpent aux murs. Je suis déjà loin.

Une image et le jour

La catégorie « pas tout seul » regroupe des projet à plusieurs voix. J’y ai commencé une « semaine contrainte » qui se poursuivra à son rythme, j’y ajoute à présent un nouveau projet pour lequel Stewen Corvez  — un talentueux photographe (allez voir ici: https://www.stewencorvez.com/ et là aussi ) et l’auteur d’une oeuvre littéraire fascinante et foisonnante (voir ici: https://www.defilmince.com ) —  a généreusement accepté d’être le générateur de support à fiction!

Je lui suis infiniment reconnaissante de s’être prêté au jeu et je suis très heureuse d’amorcer aujourd’hui ce projet à deux voix intitulé « Une image et le jour ».

L’écriture se fera donc au rythme des propositions photographiques de Stewen. Le premier jour paraîtra aujourd’hui, ensuite nous poursuivrons sur un rythme régulier, jusqu’à épuisement de l’énergie des protagonistes.

Derrière chaque texte, vous sentirez la lumière d’un tiers qui vibre pour moi dans un sens proche de la photo. Ce tiers (poème, musique, ou autre) reste mon secret. Ou pas. Et je me donnerai parfois une contrainte d’écriture, annoncée ou pas. On écrira des textes courts, pour empêcher les journées de trop rétrécir.

Avec ça, on devrait passer l’hiver.