Semaine contrainte — mercredi

Faut-il exterminer les super-prédateurs?

Photo Sophie Reymondon-Lambilliote

Dans le règne animal, certains animaux figurant tout au bout de la chaîne alimentaire sont parfois désignés comme des super-prédateurs. On ne les extermine pas pour autant. Leur population varie selon les saisons, la présence ou non de gibier, les conditions climatiques, et peut se maintenir de façon naturelle dans des proportions qui permettent leur cohabitation avec les autres espèces fréquentant le même milieu naturel. Si ils ne sont pas en voie de disparition il est parfois autorisé de les chasser afin de réguler une population jugée envahissante au détriment de d’autres espèces ou trop dangereuse pour l’homme. Mais c’est toujours en nombre limité que ces autorisations sont distribuées, et jamais dans le but d’éradiquer totalement la population prédatrice.

Chez l’homme, lorsqu’un individu constitue un danger pour les autres, il est généralement emprisonné après avoir commis un acte nocif envers l’un de ses congénères (par exemple frapper avec un marteau, étrangler, arracher un bras). En France, on n’exécute pas les criminels, la peine la plus grave étant la prison à perpétuité, dont on considère que c’est une punition suffisante. Elle offre par ailleurs une possibilité de rédemption, ce qui n’est pas le cas de la peine capitale.

Certains individus peuvent constituer un danger pour les autres sans avoir besoin de passer à l’acte. Par exemple, un individu qui parviendrait à convaincre un autre individu de se donner des coups de marteau, de s’étrangler, de s’arracher un bras.

Cependant parmi les hommes, la prédation est souvent associée non à des atteintes physiques mais à des atteintes portées au bien d’autrui (son argent, ses possessions). L’argent, valeur permettant d’avoir et de pouvoir, est un objet de lutte quotidienne pour une grande partie des humains. Il est convoité surtout par le capitaliste qui se constitue des piscines de dollars et des matelas de diamants, n’hésitant pas pour cela à faire travailler des enfants dans des conditions inhumaines dans des pays du tiers-monde. La prédation qu’il exerce est d’ordre indirect et relève généralement de la persuasion, qu’il s’agisse de convaincre les marchés de la valeur d’une action ou de convaincre les employés de travailler plus et de gagner moins. Remarquons que chez l’animal, la prédation par persuasion est inexistante.

D’après Wickipédia, une extinction massive ou grande extinction, appelée aussi crise biologique, est un événement relativement bref à l’échelle des temps géologiques (quelques millions d’années au maximum) au cours duquel au moins 75 % des espèces animales et végétales présentes sur la Terre et dans les océans disparaissent. Il est fort probable que cette extinction de masse soit causée par des phénomènes d’ordre climatique global ou un accident ponctuel (météorite, inversion des pôles magnétiques) qui provoque une perturbation conséquente de l’environnement terrestre et conduit à l’élimination de l’ensemble des espèces incapable de s’adapter à leurs nouvelles conditions d’existence.

Pour qu’une extinction massive de l’espèce capitaliste se produise, il suffirait que pendant un certain temps, mettons quelques millions d’années, les hommes ne basent plus leurs échanges sur des logiques de concurrence et de pouvoir, de façon à ce que l’environnement économique devienne inadapté au capitaliste, ce qui amènerait logiquement à la disparition de ce dernier. Notons que cette extinction ne serait pas une extinction de masse au sens propre mais au contraire une extinction ciblée d’une population donnée au sein de l’espèce humaine. Cependant, avant que nous ne nous accordions sur un nouveau modèle sur lequel baser nos échanges, il est fort possible que l’ensemble de l’espèce humaine s’éteigne (y compris la population capitaliste) dans le cadre d’une grande extinction de masse due à l’action des hommes, qu’il s’agisse d’un hiver atomique ou (plus probablement) d’un dérèglement climatique de grande ampleur.

On s’accorde généralement à considérer que le dérèglement climatique actuel est causé en grande partie par le développement industriel qu’a connu l’espèce humaine depuis quelques centaines d’années, provoquant le dépôt dans l’atmosphère de particules qui perturbent les dynamiques climatiques. Le capitalisme étant à la source du développement industriel, et ses logiques s’opposant à celles qui tendraient à préserver la planète pour limiter les effets du dérèglement en cours, une extinction ciblée de l’espèce capitaliste pourrait avoir pour conséquence heureuse d’éviter l’extinction de masse de 75 % des espèces animales et végétales vivant à la surface de notre planète.

Dans la mesure où l’extinction du grand prédateur qu’est le capitaliste permettrait à l’ensemble des autres espèces de survivre, elle s’avère donc souhaitable, selon des modalités qui restent à définir (lynchage, empoisonnements ciblés, ou recyclage des capitalistes dans des activités anti-capitalistes moins nocives). Une alternative consisterait à maintenir la population capitaliste dans un volume tel que cette population ne représente pas un danger pour les autres espèces et pour les autres hommes.

Travaux (attention)

Bobcat. Un bulldozer, sur chenilles. Il est équipé d’une vrille tournante, il fait des va-et-vients au milieu du carrefour avant de choisir le point faible où il attaquera le sol. Autour de lui des hommes avec un gilet fluo, d’autres sans gilet fluo pour marquer leur supériorité hiérarchique, tous sur la tête le casque de chantier blanc réglementaire – privilège des supérieurs de supérieurs que de venir sur le chantier tête nue. C’est au croisement de deux rues ; il y a déjà un trou dans le sol, d’où s’échappent des histoires de ville – sous l’entassement des canalisations et les remblais humides gisent des vestiges anciens, des pièces de monnaies perdues par des ouvriers du siècle d’avant, des tuyauteries en fonte et d’autres en plastique ; mais où est partie la terre que la pelleteuse a enlevée, la terre déposée un jour de pluie dans un camion benne ? Elle n’était pas d’ici, elle était de passage : la terre et les pierres que nous voyons dans les villes ne sont pas des résurgences du sol originel. Les petits cailloux, le sable, l’argile qui ont été excavés venaient d’ailleurs, immigrés depuis un autre trou creusé par d’autres pelleteuses, ou par les pelles de travailleurs suant au bord des routes, quelque part dans l’arrière-pays. La terre était simplement là pour remplir le vide entre les tuyaux. C’est par elle que tenait la ville. On l’a renvoyée sur un bas-côté, dans une périphérie où elle connaîtra quelques temps les privilèges de la lumière et des radicelles.

Un homme blanc dirige la machine, il porte une chemise, des lunettes noires, il percera le sol avec violence pour y faire passer de nouveaux tuyaux : la ville a soif d’électricité, de haut débit, d’eau, de gaz ; ici on vit dans de vieux immeubles dont le confort augmente sans cesse et on ouvre la fenêtre dès le matin car il fait chaud : l’été est loin d’être terminé, on continuera jusqu’en novembre à profiter de soirées douces, les musiciens tiendront le trottoir, les parades passeront, les touristes aussi ; par la fenêtre ouverte pendant que le café gargouille on entend les travaux qui coupent la circulation au croisement de la rue Bourbon et de la rue Saint Pierre; à vol d’oiseau le Mississipi n’est pas loin qui emporte tout vers la mer.

Un homme porte une grille de protection, un autre ramasse des gravats – ils sont noirs, ils connaissent leur métier, s’étirent et dansent dans la lumière du matin. La vrille a brisé la partie supérieure de la chaussée comme une coquille d’oeuf. Ils vont déblayer et creuseront encore. Coquille, blanc, jaune; bitume, remblais, tuyaux.

Boule de neige

J’ai proposé à un groupe de personnes de contribuer à un texte de façon contributive en mode « boule de neige ». Les contraintes étaient les suivantes:

  • Un texte de départ sur un document partagé enfle au fil des ajouts des uns et des autres; ces ajouts se font directement dans le texte qui va donc gonfler progressivement
  • Les participants ne doivent pas insérer plus de 4 mots par insert
  • Ils ont le droit à autant d’inserts qu’il le souhaitent

Voici le monstre dans le détail de son enflure progressive…

Capturenb

Capturefd

B3

B445

B5

Le résultat est (sans surprise) très éloigné de René Char. Où ça nous mène? Je ne sais pas. Mais c’est rigolo.

Le choix du sujet

Capture

Quand j’était plus petite d’une dizaine d’années, j’ai eu très envie d’initier un échange régulier écriture/photo avec une personne de ma connaissance. Cela n’a pas été possible et je suis restée sur ma faim. J’ai relancé ce projet cette année en lançant quelques bouteilles à la mer à la recherche de personnes qui seraient volontaires pour assumer la partie visuelle de ce petit dialogue texte-image. Cela a donné l’ébauche de « Semaine contrainte » qui se complétera doucement (Sophie, si tu me lis… ce serait un tel bonheur d’arriver un jour au dimanche !).

Dans « semaine contrainte » les textes font 365 mots et j’ai choisi de me donner des règles ou contraintes d’écriture (effet boule de neige, palindrome textuel dans les deux permiers cas – je choisi à chaque fois de façon très rapide et intuitive, c’est en quelque sorte dicté par l’image).

Je suis très attachée à l’idée qu’il y ait une forme d’échange dans l’histoire. La personne d’en face est partie prenante dans le processus. Elle choisit les photos qu’elle me soumet, elle peut adapter ses choix en fonction ce que j’ai écrit autour des images précédentes. Elle peut me fournir des photos du jour ou d’il y a dix ans. Elle peut me compliquer ou me faciliter la tâche. Elle pourrait me suggérer des pistes ou des contraintes d’écriture. Il y a un jeu entre nous.

– D’ailleurs je serais ravie de jouer aussi la partie images pour quelqu’un d’autre–

Mais cela me rend dépendante d’un tiers, et si ce dernier ne veut plus jouer, je suis embêtée.

Je me suis dit que je devrais pouvoir trouver sur internet la matière visuelle dont j’avais besoin pour me nourrir. L’objectif : trouver un photographe du dimanche dont les photos me parlent, et qui les publie avec une certaine régularité ; et pendant un certain temps jouer avec ses images, en leur donnant un pendant de fiction.

Sur Instagram, je suis tombée sur le photographe du métro de Bruxelles : https://www.instagram.com/krekgreg/

Des silhouettes se croisent, des trains passent. Beaucoup de circulation. Des stations de métro. J’aime assez la matière qui est dans ces photos – matière de corps en déplacements, de lieux à partager, de s’éviter ou de se voir – mais je crains la claustrophobie.

Et aussi sur la fin, alors que j’allais abandonner, une intuition : une webcam filmant la foule pourraient être intéressante. La recherche « Streetwebcam » sur google me renvoie là : https://www.earthcam.com/usa/louisiana/neworleans/bourbonstreet/?cam=bourbonstreet

Un rat traverse la rue. C’est la Nouvelle-Orléans, la nuit.

Un homme arrive portant un seau, un grand pot de peinture ou un bac à pop-corn format XXL. Il se penche au dessus du seau tout en le posant à terre et semble y chercher quelque chose – des sorte de manches noires qu’il enfile sur ses bras – il met aussi un bonnet bleu sur sa tête – puis il tend un bras en avant – il porte une sorte de survêtement de sport il reste là devant son seau avec son survêt’ et son bonnet sur la tête il se fige un bras en avant, une jambe en arrière, immobilisé à l’angle de Bourbon Street (au bout d’une vingtaine de secondes une voiture apparaît exactement depuis la direction qu’il pointe du doigt) – il pointe avec une main vers l’avant et ne bouge plus et si on regarde bien on voit son bras qui s’affaisse comme l’aiguille d’une montre, la main finit par descendre vers le sol et au bout d’un moment, 2 minutes environ, le bras tombe – le poids d’un seul bras tendu déséquilibre tout le corps, tout est perdu, l’homme tremble s’ébroue se redresse, secoue ses pied, puis reprend la pose du sprinter – sauf qu’il change de côté, main gauche devant, à présent, et pied droit. Tout en restant sur place et immobile il alterne main gauche et pied droit devant, main droite et pied gauche devant. Si l’on regardait plusieurs photographies on pourrait croire que c’est un homme qui court souvent à l’angle de Bourbon Street. En réalité c’est un homme qui prend la posture d’un homme qui court à l’angle de Bourbon Street.

D’autres silhouettes passent ; filles et garçons, touristes. Un homme s’adresse au sprinter à un moment où il est entre deux foulées. Quelqu’un traverse le carrefour avec sur le visage un masque figurant une tête de mort. Memento mori.