Poésie familiale

Je te porte et te comporte, petit père

 

Puis tu es là

Je te tiens et te soutiens

 

Tu es là et tu me le fais savoir

 

Je suis là

Je te tiens et te soutiens, petit père

 

Puis tu apprends à marcher

Tu apprends à parler

 

Tu es là

Et tu me le fais savoir

 

Je suis là

J’apprends à t’écouter, petit père

Dis moi encore des mots

 

——-

 

Un homme ayant un accident de vélo se heurta dans la réalité

et perdit connaissance

 

Cet homme, c’était mon père

 

Et avec lui je perdis connaissance

 

Tout comme les 61 marchandes du marché de la rue Mouffetard

quand Bachir assomme la sorcière

 

 

Une ville 3/5

bureau

3/

Une porte métallique étroite entourée de hautes grimpantes – binione, chèvrefeuille ou simplement lierre, ou bien tout cela mélangé – et les deux petites tourelles de pierre qui l’encadrent de part et d’autre, surmontées d’un petit chapiteau carré, cachées à demi par les feuilles, l’été. Derrière, la route que l’on aperçoit à travers les barreaux de la partie haute de la grille, la route avec le virage dangereux en descente qui aboutit juste devant la grande grille donnant sur le garage, le virage que l’on peut observer dans un drôle de miroir déformant pour savoir si la voie est libre, le miroir posé là, un peu en hauteur, en face du mur qui monte vers la maison d’en face, maison un peu fortifiée avec ce haut mur sans fenêtre donnant sur la route, et entre le mur et la route pas de trottoir, on ne marche pas le long de cette route. La maison d’en face est occupée par un couple que l’on ne voit jamais. On aperçoit le bord du toit de leur maison au dessus du mur. Un petit escalier de pierre et une porte. Il doit y avoir un garage quelque part, plus loin sur la droite ou sur la gauche. Des voitures passent le jour et la nuit, des motos, des vélos parfois. Les feuilles des plantes grimpantes qui couvrent les grilles tremblent lorsque les voiture passent, le vent des voitures les fait trembler, et on entend les conducteurs passer la vitesse inférieure à cause du virage, puis très vite le bruit s’estompe alors que les feuilles tremblent encore.

5/

Le tout petit port de Mémart, même. Là c’est peu profond, ça plonge doucement avec des arbres têtards le long de la digue, aux jumelles on ne voit que quelques petits bateaux cachés entre deux bosquets de roseau, une jetée. Mais il est difficile de parler de jetée à Mémart, c’est timide, c’est plutôt une aspirée qui pointe timidement vers le lac. Remontons ensuite les canalisations pour arriver à la station d’épuration de Brison, récente, de forme géométrique, autour de laquelle l’eau se décante de bac en bac, station d’épuration plate qui s’étale en quatre directions, comme le ferait une rose des vents placée là pour dire ici le vent d’Autan, ici le Mistral, ici la Tramontane, ici le vent du Nord. C’est le vent du bord qui souffle le plus souvent par dessus le lac, le vent du bord du lac, celui venu du bord opposé, souffle ou brise, qui fait glisser silencieusement des nuages de rides d’un bord à l’autre à la surface de l’eau. Brison ce n’est pas juste « Brison », c’est « Brison-Saint-Innocent », comme on dirait « Brûlon-Sainte-Ursule ». Saint-Innocent possède une route, et une pointe. Sur cette pointe il y a un arbre. La pointe s’appelle par erreur de dyslexie la pointe de l’ardre. Saint-Innocent ne connaît pas son alphabet, mais ses mains sont pleines de galets. A la plage on hume le goût de terre dans l’eau, on se tord les pieds, on ramasse les capsules de canettes de bière écrasées par les voitures pour les mettre dans les distributeurs de balles rebondissantes.

Une ville 1/2

76 route

1/

Elle avance entre les deux battants de la grille. Autour le feuillage dense, haie pas trop taillée aux bras grimpant sur les tiges de métal, passer devant la porte du garage, ses étagères emplies de vieux vélos, de trucs, de choses, essence, humidité. Les petits graviers crissent, les plantes grasses croissent, amas de formes fractales et plus ou moins obscènes, vert sombre, entassées sur un fin substrat de terre dans des creux de roche dont on ne sait trop si ils ont été creusés ou non pour elles. La porte est là, peut être ouverte, peut-être rouge, avec une vitre dépolie au milieu, là où à Noël, une fois au moins, elle se souvient avoir vu sa mère accrocher une couronne de sapin ornée de bricolages d’enfants. On n’entre pas, à l’intérieur il fait froid, elle continue vers le jardin car c’est le jardin qu’elle a envie de revoir, le jardin qui descend, jardin étagé, jardin d’été et d’hiver, jardin aux primevères des jours froids, jardin aux fraises des bois et groseilles et mirabelles des jours chauds. Sur sa droite elle ne prend pas les quelques marches qui mènent au petit balcon dont la colonnade court le long du mur et s’arrête à l’angle, le petit balcon d’où l’on voit le lac, petit balcon qui donne sur la porte de la loggia où l’on mange en été des cracottes avec du beurre et de la confiture, elle descend, passe devant les fenêtres à demi enterrées et entourées de verdure de la cuisine du bas, arrive à la porte de la loggia du bas, à l’intérieur de laquelle il y a ce transat dont le tissu représente une mobylette et qui a la particularité de pouvoir se balancer d’avant en arrière, et sur son chemin lorsqu’elle passe l’angle de la maison il y a encore ces petits graviers blancs et gris, un massif touffu des plantes le long du mur dont son grand-père aimait s’occuper, parmi lesquelles un bananier qui ne porta jamais de fruits, des campanules, et diverses autres essences dont elle ne connaît pas le nom et qui se distinguent à peine les unes des autres. Tout au bout, à droite du grand buis qui faisait une si incroyable cabane, c’est l’escalier moussu qui mène à l’atelier, et à cette grande table de bois où vient se visser l’étau.

 

2/ Vue fixe

La façade de la maison est élevée de deux étages, mais on ne voit distinctement que le premier, car on manque de recul. Une porte est là, entre deux supports destinés à des plantes grimpantes qui n’y grimpent pas beaucoup, au dessus d’un petit perron (une ou deux marches). De part et d’autre de la porte, des bacs de pierre imitant la roche portent des plantes grasses. A droite, une porte-fenêtre donne sur une pièce dont on ne distingue pas l’intérieur. Les volets, de fins volets métalliques, sont ouverts. Plus loin, une large porte de couleur sombre – un garage. Le crépi de la façade devait à l’origine être d’un jaune pâle joyeux, il a terni. Au sol, des graviers de forme oblongue, lisses et doux. A gauche de la porte d’entrée, le mur continue sur 5 ou 6 mètres, à demi couvert pas une plante grimpante, mais ne présente pas d’autres fenêtres avant l’angle.

Vie active

dans ma tête c’est un petit pois

connaisseuse de tout

spécialiste de rien du tout

 

j’ai travaillé dur

je n’ai pas compté mes heures

j’ai donné

j’ai coupé des ongles

j’ai eu un enfant

mon enfant était malade

j’ai eu deux enfants

mon enfant n’était pas né

j’ai eu trois enfants

mon enfant ne grandissait plus

 

j’ai travaillé dur

j’ai changé de travail

j’ai nettoyé des bureaux

j’ai dessiné des plans

j’ai répondu au téléphone pendant quarante ans

debout

j’ai été seconde responsable

sur un poste fusible à haute responsabilité

fusillée

j’ai tenu mes engagements

coupé des cheveux

travaillé le dimanche

travaillé le samedi

pour mes enfants

 

j’ai fui la guerre

j’ai quitté mon métier

j’ai suturé des artères

j’ai lavé des chemises

souri à la clientèle

tenu la caisse

tenu la boutique

 

j’ai été dynamique

j’ai été en retard

j’ai eu la vocation

j’en ai eu assez

j’ai menti sur mon âge

j’ai monté une affaire

j’ai renoncé à mon métier

 

j’ai appris

à dire

non

 

je n’ai rien appris

je n’ai pas vu mes enfants

grandir

j’ai changé de métier

 

j’ai été remerciée juste avant ma retraite

que je ne toucherai pas

j’ai négocié mon départ

j’ai fait un burn-out

c’est mon dos qui m’empêche

de travailler comme avant

 

j’ai appris à

positiver

 

j’ai lavé des verres

parlé anglais

parlé polonais

parlé espagnol

parlé russe

parlé ukrainien

parlé swahili

parlé français

managé une équipe

j’ai adoré mener mon projet à bien

 

j’ai abandonné

 

j’ai souffert que mes compétences ne soient pas valorisées

je n’ai pas les diplômes

je n’ai pas les diplômes correspondant à mon expérience

on m’a fait confiance

j’ai trouvé un tuto sur internet

j’ai fait un benchmark

je me suis adressée à la chambre des métiers

 

je n’ai jamais rien compris à l’informatique

j’ai commencé une licence d’anglais mais je voudrais être céramiste

je voulais être policière

je veux être agente immobilière

le prêt à porter de luxe

c’est usant

 

je veux être conseillère pôle emploi

 

j’ai un rendez-vous

on ne répond pas à mes lettres de motivation parce que je n’ai pas de licence

je n’ai qu’un bac +2

je n’ai pas le bac

j’ai fait HEC et je vous

emmerde

je n’en

peux plus

 

je veux travailler en équipe

j’aspire vivement à rejoindre votre entreprise au

sein de laquelle je pourrai investir pleinement mes

compétences multiples et ma faculté d’adaptation

dans un domaine compétitif et rémunérateur

pour mes enfants

Les écrits qui font grandir

okilele
Claude Ponti, Okilélé

Étant restée une enfant pendant une dizaine d’années, j’ai gardé de l’intérêt pour ce qu’on appelle la littérature jeunesse. Cette fois ci je fais une liste. Cela fait longtemps que j’ai envie de mettre sur papier cette bibliothèque jeunesse idéale, pour rendre hommage à ces auteurs et dessinateurs pas toujours honorés comme ils le devraient, et simplement pour m’en souvenir.

    • Eric Carle – Daddy, please bring the moon for me /The very hungry caterpillar / etc/
    • Michael Rosen, Helen Oxenbury – La chasse à l’ours
    • Elzbieta – Petit frère et petite soeur / Petit-gris et la misère / etc/
    • Grégoire Solotareff – Trois fantômes / Loulou / Toi grand, moi petit / etc/
    • Nadja – Chien bleu
    • Anaïs Vaugelade – Laurent Tout Seul
    • Shel Silverstein – L’arbre généreux
    • Quentin Blake – Le bateau vert
    • Anne Herbauts – Les moindres petites choses
    • Anne Brouillard – Le pays des Chintiens
    • Claude Ponti – tout

    On passe ensuite aux premières lectures et puis aux lectures tout court.

    • Solotareff et Nadja – Anticontes de fées
    • Henriette Bichonnier – La formidable ascension d’Adèle Lapinou / plein d’autres jolies choses  / en particulier  la série réalisée avec Pef des Princes de Motordu et autres Monstre Poilu
    • Pierre Gripari – Contes de la rue Mouffetard à écouter contés par l’auteur avant de les lire soi même
    • Michel Tournier – Pierrot ou les secrets de la nuit
    • François Place – Les derniers géants / etc…
    • Roald Dahl – tout
    • Marie Desplechins – Verte / Pomme / Mauve / Elie et Sam
    • Daniel Pennac – Kamo, etc
    • Diana Wynne Jones – Ma soeur est une sorcière
    • Tolkien – Bilbo 

    Probablement que j’ai raté quelques auteurs intéressants pour les jeunes lecteurs. Cela mériterait sûrement d’être enrichi.

    Soyons fous! Je crée un document partagé en accès libre, ouvert en modification à toute personne souhaitant participer à ce louable effort de récapitulation exhaustive des livres qui changent la vie d’un enfant ou d’un ado:

    https://docs.google.com/document/d/1LF3SbSIgX1siGtD2gwXvZBnmRlOfe284a0xR2rnV6Ok/edit?usp=sharing

    Parce que c’est important de bien nourrir les petites pousses qui nous entourent, et de continuer à nourrir en nous la petite pousse d’enfance, avec exigence et générosité.

Les écrits qui portent

Longtemps j’ai lu sans discernement et comme on fuit le jour. Puis on m’a donné de la lumière.

J’ai croisé les mots d’auteurs qui faisaient surgir en moi l’envie d’écrire. De ceux qui t’invitent à faire avec eux le voyage d’hiver. De ceux dont les mots ne ferment jamais de portes mais ouvrent toujours un peu plus loin le champs des possibles.

Enfant, j’avais une perception très naïve et simple du rapport que j’entretenais avec les livres que je lisais. Lire, c’était comme jouer d’un instrument de musique. Avec le recul, ce n’est pas toujours vrai. Selon les auteurs, on se retrouve parfois uniquement dans la position d’une personne qui écoute, embarqués dans un dispositif où notre intelligence et notre sensibilité ne sont pas réellement actives mais plutôt passives. Et c’est là ce qui différencie définitivement les « vrais », les « beaux » livres des moins beaux: ils nous offrent le plaisir du jeu, ils nous font grandir, ils nous aiguillonnent et nous glissent le stylo à la main.

Pérec, Queneau, Prévert, Cortazar, Boris Vian, Borges, Pessoa, Michaux, Soupaut, Char… la liste est impossible, elle s’allongerait toujours plus loin si on allait chercher dans le passé, et en mêlant tous les genres, le théâtre aussi: Büchner, Brecht, Novarina. Je parle ici de ces auteurs car je veux les remercier; remercier aussi toutes les plumes d’aujourd’hui qui écrivent des mots à changer le monde, des mots à faire mûrir les fruits, des mots qui libèrent et qui portent.